15h30
- Donnez-moi simplement une idée du montant.
- Pardon, pardon, madame, je vous arrête. Moi, je sais pas du tout qui vous êtes.
- Écoutez, moi, je suis mandatée par une trentaine d'ayants droit et ça me semble quand même légitime d'avoir une idée globale du montant de la transaction. Vous voyez ce que je veux dire ?
Bon, alors écoutez, euh, si vous le prenez sur ce ton, euh, on peut aussi décider que que que qu'on ne vend ni la maison ni le terrain.
- Ça va ?
- Oui. On m’a entendu ?
- Un peu.
- Céline ! Ça va ?
- Quel connard ce mec ! Sous prétexte que je suis une femme que j'ai pas le droit de parler d'argent. On est chez les fous.
- Elle fait un peu coincée, non ?
- Non, elle est sympa, elle, c'est Céline. Ah ouais, mais c'est c'est madame business, quoi. Son son cerveau, c'est un tableau Excel. Ouais. Un peu relou, quand même. Sympa, mais relou, ouais. Enfin, ou relou sympa, je sais pas. Ouais. Tiens, regarde un peu les photos là.
- Oui.
- Regarde-les, et (?) descend, tu vas voir la maison.
- Ah ! Ah ouais !
- Tu l'as vue ? Elle est belle, hein ?
- Elle est magnifique.
- Et tu sais ce qu'ils veulent en faire ?
- Non.
- Non, mais ils veulent en faire un supermarché, quoi.
- Mais non !
- Ouais, avec un parking. Non, mais c'est n'importe quoi, enfin. Encore un projet là, européen de mes deux, quoi, putain.
- Ouais.
- Et en plus, le maire, il croit qu'on ne voir rien, il est de mèche. Greenwash tout là, il me dit « Ouais, c'est super écolo parce que les panneaux solaires. » Mais attends, mais ils me prennent vraiment pour des cons, quoi, franchement.
- Tu sais, je je voulais te dire, Guy, maman est super fière de toi par rapport à tout ce que tu fais sur l'histoire familiale.
- Ouais, non, tu sais, ça me fait plaisir, hein. Je je découvre tellement de choses, Ben sur moi, sur nous, sur notre famille, quoi. Oh là là ! Elles sont en forme, elles travaillent là, hein, tu as vu ?
- Ah ouais.
- Ah ouais. Ah, vous m'avez manqué là. Mes petites chéries, mes petites abeilles, elles me manquaient, dis donc.
Ah oui, je suis bien d'accord, je suis bien d'accord, mes abeilles, faut pas aller voir le Roubion. Là-bas, il y a du Round-up.
- Adèle, Adèle, réveille-toi ! Viens voir !
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Viens !
- C’est immense.
- Incroyable !
- C’est impressionnant
- Nous, on va loger, dans un bistrot de Montmartre qui s'appelle le Rat mort.
- On nous a dit que c'était un endroit que tout le monde connaissait.
- Voilà, si jamais tu as besoin de...
- Oui, il a raison, même de, enfin, de…
- C'est gentil, mais il y a il y a peu de chances que nous...
- Avancez, avancez ! Bienvenue à Paris.
- Ah bon ?
- Louis, les bagages !
- Bon ben, au revoir.
- Au revoir.
- Au revoir.
- Avancez, avancez !
- Bon, tu sais comment on y va, toi ?
- Abdel !
- Comment ça va ? Tu n'as pas changé.
- J'étais sûre que tu allais me dire ça.
- Mais non, je sais que j'ai beaucoup changé. Je n'ai pas encore trouvé la méthode pour me restaurer comme on restaure les tableaux ici. Allez, viens ! J'étais sûr que tu serais devant le Courbet.
- Ah, tu connais mon amour pour Baudelaire.
- On se met là ? Et toi alors, comment vas-tu ?
- Et bien, je suis très proche de la retraite.
- Déjà.
- Tu sais, j'ai calculé qu'en 40 ans de carrière, j'ai eu à peu près dans les 5000 élèves.
- 5000
- Et je ne saurais jamais si je leur ai vraiment apporté quelque chose.
Ah ben si. Ah si, moi je peux dire que tu m'as beaucoup apporté. Ben oui. Mon goût pour l'histoire de l'art, c'est toi, c'est personne d'autre.
- Ouais.
- Eh oui.
- Ben je je sais pas. En tout cas, voilà, c'est c'est ce que j'ai fait.
- Et tes filles, elles vont bien ?
- Ouais.
- Ouais.
- Tu imagines, elles ont plus de 30 ans maintenant ?
- 30 !
- Mais là, je je les vois presque plus. Et toi, ton fils ?
- Écoute, ça va, il vit à Lyon maintenant. Voilà, donc je me retrouve seule. Mais bon. Ça me laisse du temps pour écrire mon livre.
- Ah, tu écris un livre ?
- Oui, un petit livre de conseils pour mieux comprendre les chefs-d'œuvre de l'histoire de l'art. Voilà, leur accorder du temps, ne pas en voir trop à la fois, être seul face à la toile, euh se poser la question pourquoi suis-je attiré par l'un, repoussé par l'autre. Parce que toujours, et puis être, pour, et c'est être accessible, notion d’académisme… Ouh là, mais j'ai pas vu le temps passer. Montre-moi alors ce tableau là dont tu m'as parlé.
- Alors. Voilà.
- C'est sûr que ça fait impressionniste. Mais avant la guerre, on faisait pas trop de copies des impressionnistes, donc. Euh. Mais le mieux, si tu es d'accord, ce serait qu'on montre l'original à Dounia, qui est une très bonne amie et qui est conservatrice au musée du Havre.
- Musée du Havre ?
- Oui.
- Ben, allons-y ensemble. Ça me ferait plaisir.
- Je t'avais mis cœur cœur cœur et l’émo (émoticon) du bisou à la fin.
- Mais tu comprends bien Leslie que de mettre… Oui, Papi, quoi ?
- Ben, je te dérange pas ?
- Si, qu'est-ce qu'il y a ?
- Mais c'est juste pour savoir si tu déjeunes ici.
- Oui, je déjeune, Je je viens te voir après, OK ?
- OK. OK, OK. Tu peux fermer la porte et éteindre la lumière ?
- Ah bon ?
- Euh, tu comprends bien que de mettre cœur cœur cœur à chaque fois, ça n'a aucun sens quand on est loin.
- Ben si, pour moi, je te dis, ça ça a du sens, cœur cœur cœur.
- Leslie, en ce moment, on peut jamais se voir et quand finalement on doit se voir, tu me poses un lapin, tu t'en sors avec des cœurs cœurs cœurs.
- Ben oui. Pour moi, c'est important.
- Ouais, Ben pour moi, ça commence à devenir pénible.
- Il y a de l'eau dans le gaz avec Leslie ? Et tu l'as revu la chanteuse qui est venue ici il y a quelques jours ?
- Attends, pourquoi tu me demandes tout ça là, Papi ?
- Ben rien, comme ça, parce que j'avais l'impression qu'elle te plaisait bien, c'est pour ça que je dis ça.
- N'importe quoi.
- Ben pas du tout.
- Ah ben si. C'est toi qui l'aimes bien.
- C'est vrai, je l'aime bien. Puis elle chante bien.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Non, rien, je me demandais euh. Du coup, tu vis avec ton grand-père en fait ?
- Euh ouais, ouais, j'habite chez lui. Ça te choque ?
- Non, non, pas du tout, c'était juste marrant de vous voir ensemble.
- Ouais, je comprends. Mais bon, c'est un peu lui qui m'a élevé donc euh… Je sais pas, j'avoue, j'ai un peu de mal à partir de chez lui, à le laisser seul. Tu vois ?
- Ben, je comprends, il a l'air sympa en plus.
- Ouais, il est sympa, ouais.
- Il est pas sympa ?
- Si si si, il est cool. Après, on ira en bas là-bas.
- Là ?
- Ouais.
- Allez, c'est bon.
- C’est ouvert.
- Attention là, dégagez !
- Vas-y ! Vas-y ! Encore. Encore. Là, tu peux commencer doucement, très doucement à lever les bras. Très doucement, parfait. Voilà, encore un tout petit peu, voilà. Tout doucement, vas-y. Encore.
Voilà, ça va être parfait. Et là, la flèche, tu peux commencer à tourner. Stop. Vas-y un petit peu, stop. Encore. Encore. Vas-y ! Encore. Euh parfait et euh et euh mais sors continue la piste cyclable.
- Mais tu es sûr de toi là ?
- Ouais ouais, ça va être super.
- OK.
- Remets les bras. Vas-y, avance ! Parfait.
Cette séquence du film rassemble beaucoup de thèmes importants : l’héritage, la famille, l’écologie, l’art, les relations amoureuses d’aujourd’hui. En dix minutes, Klapisch montre plusieurs scènes courtes, dans des lieux différents, qui, mises ensemble, posent des questions très intéressantes comme : Comment transformer l’héritage reçu (lieux, objets, récits de famille) en ressources pour le présent et l'avenir plutôt qu’en poids qui nous empêche d’avancer ?
Une séquence faite de petits blocs
La séquence est composée de petites scènes qui se suivent rapidement : discussion autour de la vente de la maison, conversation avec Guy sur le supermarché et les abeilles, voyage d’Adèle à Paris, Calixte au musée, scènes avec Seb, Leslie et le grand‑père, puis tournage sur la piste cyclable. On change souvent de lieu (campagne, Montmartre, musée, appartement, rue), mais chaque scène parle finalement de la même chose : que faire d’un héritage, matériel, affectif ou artistique.
Ce montage donne une impression de dispersion, mais il est très construit : chaque scène montre un conflit ou une tension différente (argent, écologie, art, amour, travail), et toutes ces tensions se rejoignent dans la question de la maison et du tableau. La séquence prépare aussi la suite du film, notamment la visite au musée du Havre pour vérifier l’authenticité du tableau impressionniste.
Argent, femmes et écologie
Au début, la scène avec Céline, femme qui parle d’argent et qui se heurte à un homme méprisant. Quand elle explose : « Quel connard ce mec ! Sous prétexte que je suis une femme que j’ai pas le droit de parler d’argent », le film montre clairement le sexisme dans le monde économique et la colère d’une femme qui refuse de se taire.
La conversation avec Guy déplace la question vers l’écologie : projet de supermarché, parking, « greenwashing » avec des panneaux solaires, maire complice. Le ton est familier, parfois comique, mais le discours est sérieux : la terre familiale va être détruite pour un projet commercial présenté comme « écolo ». C'est une critique des discours politiques qui utilisent l’écologie comme simple argument de communication.
Le motif des abeilles (« mes petites abeilles », « là‑bas, il y a du Round‑up ») ajoute une dimension sensible et concrète. Guy n’est pas seulement un militant abstrait : il a un lien affectif avec ses abeilles, symbole du vivant menacé, et il refuse de les exposer aux pesticides.
Adèle à Paris : apprentissage et culture
Avec l’arrivée à Paris et à Montmartre, dans le bistrot « Le Rat mort », Adèle entre dans un espace mythique de la culture française : la bohème parisienne, les cafés d’artistes, les quartiers populaires devenus symboliques. Elle n’est pas chez elle ; elle découvre la ville, elle cherche sa place, ce qui renforce l’idée d’un parcours d’initiation.
Le café « Le Rat mort » a vraiment existé à Paris. C’était un café‑cabaret très connu au XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ siècle, situé place Pigalle, dans le quartier de Montmartre. Il était fréquenté par beaucoup d’artistes et d’écrivains, et faisait partie des lieux célèbres de la vie nocturne parisienne. Le nom « Le Rat mort » vient d’un surnom donné par les clients à cause d’une très mauvaise odeur dans le café et autour de la place. Au départ, le café s’appelait « Café Pigalle », mais les gens disaient : « Ça sent le rat mort ici ! », et ce surnom est resté. Le café a finalement adopté ce surnom provocateur comme vrai nom : on lisait « Au Rat mort » sur l’enseigne, et le décor jouait avec cette image un peu choquante, typique de l’humour parisien de l’époque.

« Le Rat mort » était un vrai café parisien où se retrouvaient des auteurs comme Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, et des peintres célèbres comme Courbet, Manet, Degas, Toulouse‑Lautrec. Cela montre que le film place Adèle au cœur du Paris artistique de la Belle Époque.
Quand Alixte parle de son « petit livre de conseils » pour mieux regarder les œuvres, elle donne une sorte de méthode : prendre le temps, ne pas voir trop d’œuvres à la fois, regarder un tableau seul, se demander pourquoi on est attiré ou repoussé. Ce passage est comme une leçon pour le spectateur : le film ne raconte pas seulement une histoire, il apprend aussi comment regarder les images.
Le tableau impressionniste et le musée
La question du tableau est au centre de la partie musée : est‑ce un original impressionniste, une copie, un faux ? Alixte remarque que « ça fait impressionniste » mais rappelle qu’avant la guerre, on ne faisait pas beaucoup de copies d’impressionnistes, ce qui laisse penser que le tableau a peut‑être une vraie valeur artistique et historique.
Le choix du Havre n’est pas neutre : c’est une ville très liée à Monet et à son maître : Boudin. Cela renforce l’idée que cette famille, qui se croyait banale ou inconnue, est en réalité connectée à une grande histoire artistique.
Seb, Leslie et le grand‑père : amour et génération numérique
La scène avec Leslie aborde une autre forme de distance : celle des couples qui vivent une relation à distance avec les réseaux sociaux et les émojis. Leslie pense que les « cœur cœur cœur » ont un vrai sens et montrent son amour, alors que Seb trouve que ces symboles ne remplacent pas le fait de se voir vraiment, surtout quand elle lui « pose un lapin ».




Cette scène est assez drôle (le grand‑père qui interrompt, le problème de la lumière), mais elle montre aussi une fatigue affective : les signes d’amour numériques peuvent devenir mécaniques, voire irritants, quand ils ne sont pas accompagnés d’actes concrets. Seb représente une génération qui communique beaucoup, mais qui se sent aussi frustrée et insatisfaite.
Quand la chanteuse demande s’il vit avec son grand‑père, Seb explique qu’il a du mal à le laisser seul parce que c’est lui qui l’a élevé. On voit alors un autre type d’héritage : l’héritage affectif et moral, qui crée une dépendance et retarde l’autonomie.
Le tournage sur la piste cyclable : les images d’aujourd’hui
Dans cette dernière scène, nous ne regardons pas seulement Seb qui prend des photos. Nous regardons un film, celui de Klapisch, qui montre un jeune homme en train de fabriquer un autre film à partir de ses images sur la piste cyclable. C’est comme un jeu de miroirs : un film sur l’écran contient, à l’intérieur, un personnage qui crée lui‑même des images animées. Seb utilise des techniques modernes, comme le timelapse et les contenus numériques, mais il fait en réalité le même geste que les inventeurs de la photographie et du cinéma : assembler des images fixes pour créer du mouvement.
Cette scène contraste avec les images du passé (photographies anciennes, tableau impressionniste) : d’un côté, des images rapides, fonctionnelles, liées à la communication et au marketing ; de l’autre, des images artistiques, lentes, qui demandent du temps et une interprétation.
Style de Klapisch : dialogues, polyphonie, réalisme léger
Même dans cette courte séquence, on retrouve plusieurs caractéristiques du style de Klapisch : l’importance des dialogues, le mélange de registres de langue, et la présence de nombreuses voix différentes. Les personnages parlent de façon naturelle, souvent familière, avec de l’humour et de l’auto‑dérision, ce qui rend les scènes accessibles tout en portant des idées profondes.
La polyphonie est claire : Céline parle en femme de business qui subit le sexisme, Guy en paysan‑écologiste en colère, Abdel en professeur de français, Seb en créateur de contenus numériques, Leslie en jeune femme qui croit à la valeur des émojis, le grand‑père en figure tendre et un peu intrusive. Chacun représente un point de vue sur le monde, et le film ne les réduit pas à des caricatures : ils sont tous à la fois comiques et touchants.
On peut parler de « réalisme léger » : les situations sont très quotidiennes (notaire, cuisine, musée, tournage de rue), mais elles portent des enjeux importants (patrimoine, écologie, transmission, amour). Klapisch ne fait pas un film théorique ou abstrait ; il fait circuler des questions sérieuses à travers des scènes de vie ordinaires.
Temps, mémoire, famille, territoire
Le film suggère que notre avenir dépend de la manière dont nous regardons ce passé. Les personnages apprennent qu’ils ne sont pas seulement des individus modernes, mais aussi les héritiers d’histoires anciennes qui les dépassent.
Il pose aussi la question de la culture : comment rendre les œuvres accessibles, comment enseigner l’art, comment développer un regard personnel sur les tableaux.
Enfin, la séquence explore la famille et le territoire : une grande famille éclatée, avec des membres de milieux sociaux différents, doit décider du sort d’un bien commun situé dans une campagne menacée par un centre commercial. La maison normande, le musée du Havre, Paris, Lyon, la piste cyclable : tous ces lieux dessinent une France où les questions de centre et de périphérie, de campagne et de ville, restent très fortes.
Une grande partie de ce petit film personnel est réalisé avec la méthode de Seb, il y a 10 ans (à 2 minutes, Saya avance comme la chanteuse photographiée par Seb).
15h30
– Il y a pas trop que moi là ?
– Euh que toi ça pourrait marcher, tu sais. Mais non, j’essaie de mettre un peu de de Paris avec toi. C’est toi et Paris, disons.
– OK, mais ça fait pas trop cliché genre vieux Paris ici ?
– Écoute, Paris c’est Paris hein, c’est vieux, c’est cliché mais... et puis avec toi devant, ça fait un petit peu moins cliché, je trouve. Toi tu tu déclichises à peu près tout.
– Ah waouh ! Je déclichise. Eh ben, on essaie alors.
– Ouais, quand tu veux.
– Si la nuit m’écoute, si le passé, me parle d’autres vies.
Quelque chose me pousse à te chercher dans les rues de la ville.
La nuit m’a donné ton visage. Je sais ton nom, je sais ton âge.
Je t’attendais depuis toujours,
comme s’il fallait me perdre pour
pour y aller ensemble vers cet amour.
– Oui ?
– Maître Gosset, c’est bien ici ?
– Oui, c’est ici, entrez.
– Madame Odette Vermillard m’a mandaté il y a 20 ans pour lui faire parvenir 100 francs chaque mois.
– J’avais que votre adresse pour tenter de retrouver ma mère.
– C’est elle-même qui m’apporte l’enveloppe avec l’argent chaque premier du mois.
Mais vous vous ne l’avez jamais vu ?
– Non, jamais.
– Et bien et vous n’avez même pas son adresse ?
– Non, je l’ai pas. J’espérais que vous, vous l’auriez.
– Non, je ne l’ai pas, non.
– Je je sais juste où se trouve son lieu de travail.
– Ah oui ?
– Oui ?
– C’est c’est bien ici que travaille Odette Vermillard ?
– Euh oui. Déposez vos affaires ici. Suivez-moi. Attendez là.
– Vous désirez voir Odette ? Pour ?
– Je je voudrais juste lui parler.
– Allez, venez. Venez. Vous attendez ici ?
– Oui.
– Bonjour.
– Bonjour.
– Bonjour.
– Madame Yvonne m’a dit que vous aviez demandé à me voir.
– Oui.
– C’est le colonel. Dépêchez-vous, j’ai un client qui vient d’arriver, je peux pas trop le faire attendre. Dites-moi, pourquoi vous vouliez me voir ?
– C’est Maître Gosset. Il m’a dit que je pourrais vous trouver ici.
– Adèle ?
– Oui madame.
– Tu peux nous laisser, Jenny ?
– Tu m’appelles pas madame, d’accord ? Je suis ta maman, tu peux m’appeler maman.
– Si vous voulez, je… En fait, je suis passée voir Maître Gossé, c’est c’est c’est lui qui m’a dit que je pouvais venir sur votre lieu de… Donc je suis venue, j’ai… Pourquoi vous êtes jamais venue ?
– Tu peux me tutoyer.
– Pourquoi tu es jamais venue pour me voir ?
– C’est justement tout ça que je voulais pas que tu vois. J’avais pas envie que tu saches.
– Ben alors Odette, qu’est-ce que tu fais ? Tu viens ?
– J’arrive, j’arrive.
- Oui, oui, oui.
- Tu m’attends une minute. Je reviens tout de suite. Je vais m’arranger.
– Ah, te voilà ! Quand même.
– Excusez-moi, colonel, ça va pas être possible aujourd’hui.
– Ah bon ?
– Oui, je suis désolée.
– Comment ça Odette, ça va pas être possible ? Odette, tu vas quand même pas faire attendre le colonel.
– J’ai rendez-vous.
– Oui, on le sait, colonel. Un instant.
– Adèle !
– Yeah.
– Woo.
– I love my dress.
– Yeehaw.
– Makes me smile.
– Yeah.
– ... is love.
– Si la nuit m’écoute, si le passé, me parle d’autres vies.
Quelque chose me pousse à te chercher dans les rues de la ville.
La nuit m’a donné ton visage. Je sais ton nom, je sais ton âge.
Je t’attendais,
– La réunion avec la famille a commencé.
– Ouais, attends, j’arrive.
– Tu viens ?
– Oui.
– Mais grouille ! Tu vas tout rater.
– Je t’attendais.
– Faire de… de ce tableau.
– Donc, nous avons prévu d’aller montrer ce tableau au musée du Havre. Mon amie qui travaille au musée d’Orsay pense comme moi que c’est un tableau de la période impressionniste.
– Moi, j’ai parlé avec le responsable de de la communauté régionale et j’ai essayé d’obtenir un peu une idée de la valeur de la maison, mais étrangement, il a rien voulu me communiquer.
– Bon, moi, sincèrement, vendre cette belle maison, changer toute l’histoire de notre famille pour en faire un hypermarché, ça me fait mal au cœur.
– C’est lui Guy.
– Non, j’ai envie de dire, est-ce que c’est ça notre avenir, mettre du béton partout ? Est-ce que c’est ça qu’on a envie de construire pour nos enfants, des parkings ?
– Moi, j’habite à la campagne, je suis tout le temps en voiture et c’est bien pratique les parkings, hein.
– Monsieur, vous avez un problème de filtre, je crois.
– Ah oui, je sais. J’essaie de me débarrasser de ça depuis le début, je sais pas comment faire.
– Je pense que c’est ma petite-fille qui l’a mis, j’arrive pas à l’enlever.
– Allez dans les réglages.
– Justement, j’y suis. Il y a marqué « chat de réunion ». C’est à cause de ça ?
– Non, ça c’est le « T'chat de réunion », ça n’a rien à voir. Allez dans « filtre et préférence ».
– Moi, c’est pas tellement le parking qui me choque, c’est plutôt la façon de faire.
– Bah oui, ça je suis d’accord.
– Bon, de toute façon, il faudra qu’on retourne dans la maison en Normandie pour en savoir un peu plus sur ce tableau et sur tout le reste.
– Oui, d’après ce que m’a dit mon petit-fils, il y a beaucoup de choses qui concernent notre famille dans cette maison.
– Ah oui, mais c’est pour ça qu’il faut faire un inventaire de tout ce qu’il y a.
– Bah oui, et si le tableau dont vous avez parlé a de la valeur, il y a peut-être d’autres trucs intéressants aussi.
– S’il y a du fric à se faire, faut pas hésiter, hein.
– Vous nous avez parlé de de de photos anciennes aussi, c’est ça ?
– Ça y est, c’est parti.
– Ah, mais les photos anciennes, c’est toujours un nid à emmerdes. En général, ça vaut rien, hein.
– C’est pour ça que deux trois jours là-bas, ce serait l’idéal. Je sais pas ce que vous en pensez, les cousins.
– Non, mais papy, partir là-bas trois jours, je vais pas y arriver. Je suis trop à la bourre avec mon taf, là. Non, non, je dois finir un shooting, je dois monter mes deux clips.
– De quoi tu parles ? Les shootings et tous tes machins Am stram gram, ça passe après.
– Attends, je prends cet appel, OK ?
– Oh oh oh !
– Quoi ?
– C’est la chanteuse.
– Ah, je t’emmerde.
– C’est bon signe ça.
– Ça va, je te dérange pas ? Non, non, pas du tout. Alors, t'as pu mater ?
– Ben oui, j'ai vu le montage que t'as fait et j'ai trouvé ça archi beau, je suis choquée.
– Ok, ah cool. Ouais, ben non, mais ça c'est pas grand chose, c'est un petit montage que
j'ai fait comme ça, juste pour que tu te fasses une idée.
– Ben non, mais c'est juste que par rapport au style des trucs que tu m'avais montrés, c’est un peu différent, j’étais pas méga convaincue, tu vois.
Oui, alors, ça c’est parce qu’en fait je fais plein de taf alimentaire et justement là je sens que tu sais, j’ai besoin de partir ailleurs un peu. Et avec toi ça m’aide parce que j’aime tellement ta chanson, ça me porte.
– Si je peux t’aider, c’est cool.
– Et alors, ça fait pas trop cliché quand t’es devant la Seine ?
– Non, pas du tout, c’est simple, c’est beau, c’est Paris quoi.
– Ouais, cool, ok, cool.
– Trois jours en Normandie, c’est pas la mer à boire. Puis c’est toute l’histoire de la famille quand même, ça peut t’intéresser.
– J’arrive. D’accord, tout de suite.
– Georgette.
– Ouais ?
– J’ai acheté un cheval.
– Non. Malard ! Malard ! Tu es au courant ? Étienne s’est acheté un cheval.
– T’as dit quoi ?
– T’es au courant pour le cheval à Étienne ?
– Il a pas de cheval Étienne.
– C’est ce que je te dis, il n’en avait pas mais maintenant il en a un. Oui, oui ?
– Bonjour madame, en fait je cherche deux garçons, Anatole et Lucien, ils m’ont dit qu’ils allaient loger dans une chambre au dessus du café, est-ce que vous savez si...
– Ah, les deux petits Normands ?
– Oui.
– Je les ai vu sortir, mais je ne les ai pas vus revenir.
– Et voilà.
– Tu peux les attendre dans le fond là, ils vont repasser.
– Merci madame.
– Georgette, du pain.
– Oui, je t’amène ça.
– Et pis, mon p’tit loup, bois pas trop,
Tu sais qu’t’es teigne,
Et quand t’as un p’tit coup d’sirop
Tu fous des beignes ;
Si tu t’faisais coffrer, un soir,
Dans une bagarre,
Ya plus personne qui viendrait m’voir
À Saint-Lazare.
J’finis ma lette en t’embrassant,
Adieu, mon homme,
Bien qu’tu sois pas très caressant,
Je t’adore comme
J’adorais l’bon Dieu comme papa,
Quand j’étais p’tite...
Elle est si belle et si gentille !
On l'aime bien
Qui ça,
Nini-Peau-d'chien,
Où ça
À la Bastille
Henri de Toulouse-Lautrec - Mitsu... Ichigokan.
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Ce que raconte la séquence du film
La partie du film que nous avons étudiée fait dialoguer deux époques : 1895 (l’histoire d’Adèle, à Paris) et 2025 (la réunion de famille en visio autour de l’héritage de la maison en Normandie). Les deux époques sont liées par des images : un tableau impressionniste, des vieilles photos, mais aussi un clip vidéo tourné par Seb avec une chanteuse à Paris, et les écrans de la visio familiale.
Adèle, jeune Normande du XIXᵉ siècle, vient à Paris pour retrouver sa mère, Odette ; elle la retrouve dans un lieu qui semble être une maison close, ce qu’Odette cherche à cacher : « C’est justement tout ça que je voulais pas que tu voies. » En 2025, les cousins découvrent des traces de cette histoire (tableau, photos, lettres) et doivent décider du futur de la maison : la vendre pour un hypermarché, ou la garder comme lieu de mémoire familiale.
La mise en scène et les images
Le film joue beaucoup sur les images et les supports visuels. En 1895, on est dans le moment historique où la photographie et l’impressionnisme se développent, et Adèle traverse ce Paris plein de nouveautés artistiques.
En 2025, au contraire, les images sont partout et souvent « banales » : selfies, clips, visios, filtres sur les écrans (le grand‑père avec un filtre de chat, par exemple), ce qui donne parfois une impression de confusion ou de comique.
Le clip de Seb avec la chanteuse, tourné devant la Seine, est entre ces deux mondes : d’un côté, c’est un travail moderne, numérique ; de l’autre, Seb essaie d’y mettre du sens, d’en faire quelque chose de personnel, pas seulement un « boulot alimentaire ».
La réunion en visio, elle, montre une famille éclatée, qui ne vit plus au même endroit, mais se retrouve par écrans interposés pour discuter d’un tableau, d’une maison, et finalement de ce que signifie « faire famille » aujourd’hui.
Dialogues et personnalité des personnages
Les dialogues sont très travaillés et montrent la diversité sociale et générationnelle. Adèle parle avec hésitation, répète beaucoup (« c’est c’est c’est lui »), ce qui marque sa timidité, son manque d’aisance sociale, mais aussi sa détermination à obtenir des réponses de sa mère.
Dans le présent, les cousins utilisent des registres très différents : langage familier (« s’il y a du fric à se faire »), vocabulaire technique du numérique (« chat de réunion », « filtre et préférence »), et aussi lexique du monde de l’image (« shooting », « clips », « taf alimentaire »).
Seb, en particulier, est partagé entre un travail d’images qu’il juge vide de sens et l’envie de créer quelque chose de plus profond. Certaines critiques disent qu’il « souffre de la vacuité de son métier », ce qui explique son besoin de « partir ailleurs ». Ce malaise professionnel rejoint sa quête familiale : en découvrant l’histoire d’Adèle, il découvre une autre manière de raconter des vies, de filmer, d’utiliser les images pour autre chose que la publicité ou les clips standardisés.
Les deux dialogues avec la mannequin et la chanteuse
Vous souvenez-vous ? Dans le tout premier dialogue du film (l'introduction étudiée le 2 juillet), la mannequin demande : « Ya assez moi ? », puis « C’est pas trop loin, on voit pas trop le tableau ? ». Elle se préoccupe surtout de sa propre visibilité et de la bonne proportion entre elle et le tableau, de façon très professionnelle, presque mécanique ; Seb lui répond de manière rassurante, mais neutre, en technicien qui doit juste « bien faire son travail ».
Plus tard, la chanteuse dit : « Il y a pas trop que moi là ? », ce qui inverse la perspective : elle a peur qu’on la voie trop, qu’il n’y ait que son image, sans contexte. Seb lui répond qu’il veut « un peu de Paris avec toi. C’est toi et Paris » : ici, il exprime enfin un vrai projet artistique, un désir d’associer une personne et un lieu, d’inventer une relation entre la chanteuse et la ville.
Avec Leslie, la mannequin, Seb a bien une relation affective (on les voit s’embrasser après le travail), mais son rapport à l’image reste dans le cadre du shooting commercial, sans véritable questionnement. Avec la chanteuse, au contraire, l’affect naît dans la réflexion sur l’image : ils discutent du cliché, du « vieux Paris », de la façon de filmer la Seine ; c’est là que Seb commence à devenir vraiment créateur, et pas seulement technicien.
Les grands enjeux (famille, histoire, avenir)
Enfin, ces scènes mettent en lumière les grands thèmes du film. La maison en Normandie symbolise la mémoire familiale : certains la voient comme un simple capital à vendre, d’autres comme « toute l’histoire de la famille » qu’il faudrait respecter.
Le film pose donc une question simple mais profonde : comment notre avenir (« la venue de l’avenir ») dépend‑il de la manière dont nous regardons notre passé, nos images de famille, nos histoires parfois douloureuses ? Seb, en passant de clips « alimentaires » à un projet plus personnel, et la famille, en discutant du sort de la maison, cherchent tous les deux une manière de ne pas subir leur histoire, mais de la transformer en quelque chose de vivant pour le présent.
La chanson « La nuit » : un résumé poétique
La chanson « La nuit » résume très bien, de manière poétique, ce que raconte le film : elle parle d’un passé qui revient, d’une personne qu’on cherche sans vraiment la connaître, et d’un amour qui donne du sens à la vie. C’est exactement ce que vivent les personnages autour de l’histoire d’Adèle et de la maison normande.
Le passé qui parle encore
Au début, la chanson dit : « Si la nuit m’écoute, si le passé me parle d’autres vies, quelque chose me pousse à te chercher dans les rues de la ville. » Le passé est présenté comme quelque chose de vivant : il « parle », il envoie des signes, et ces signes poussent la personne qui chante à chercher quelqu’un, la nuit, dans la ville.
Dans le film, on retrouve la même idée : en 2025, la famille découvre la maison, le tableau, les vieilles photos, et cela les pousse à enquêter sur Adèle, qui a vécu en 1895 ; de son côté, Adèle cherche sa mère à Paris avec très peu d’informations. La chanson donne donc une forme simple à cette idée complexe : le passé n’est pas mort, il agit sur les personnages du présent et les oblige à avancer.
Un visage attendu depuis longtemps
La suite dit : « La nuit m’a donné ton visage, je sais ton nom, je sais ton âge, je t’attendais depuis toujours. » La personne qui parle a l’impression d’avoir toujours attendu quelqu’un qu’elle ne connaissait pas vraiment. La nuit lui « donne » enfin un visage, comme une révélation.
C’est la situation des descendants avec Adèle : ils ne l’ont jamais vue, mais tout le film montre que leur vie est liée à elle, à ce qu’elle a fait, à ce qu’elle a souffert. Adèle elle‑même est dans une position similaire avec sa mère : elle ne la connaît pas, mais elle l’attend depuis toujours, et la rencontre à Paris doit donner un sens à cet amour compliqué.
Se perdre pour trouver un sens
Un vers important dit : « comme s’il fallait me perdre pour trouver un sens à cet amour ». Ici, « se perdre » signifie quitter ses certitudes, perdre ses repères, accepter d’entrer dans l’inconnu pour mieux comprendre l’amour et sa propre vie.
Dans le film, plusieurs personnages vivent cette expérience : Adèle quitte la campagne et ses habitudes pour la grande ville ; la famille de 2025 doit accepter que son histoire n’est pas toujours positive (travail d’Odette, pauvreté, honte) et changer son regard sur ses origines. Seb, lui, doit aussi « se perdre » un peu en quittant ses clips faciles pour tenter un travail plus personnel avec la chanteuse : c’est risqué pour lui, mais c’est comme ça qu’il redonne du sens à son métier.
La nuit et la ville comme lieux de quête
La chanson parle souvent de la nuit et de la ville : « te chercher dans les rues de la ville », « si le ciel se couvre », etc. La nuit représente un moment où on ne voit pas tout clairement : on peut avoir peur, mais on est aussi plus ouvert aux souvenirs, aux émotions, aux rencontres.
Le Paris d’Adèle est exactement cela : une grande ville, inconnue, pleine de dangers mais aussi de possibilités, au moment où apparaissent de nouvelles formes d’art (photographie, impressionnisme). Le Paris de Seb, où il filme la chanteuse sur les quais, est un Paris très « carte postale », mais la chanson essaie justement de dépasser le cliché et d’ajouter une dimension intérieure, existentielle, à ce décor.
Un lien musical entre 1895 et 2025
Enfin, la chanson sert de pont entre les deux époques du film. Elle est chantée par une artiste d’aujourd’hui, mais ses paroles pourraient être celles d’Adèle, de Seb, ou de n’importe quel membre de la famille qui se sent guidé par un passé mystérieux.
En faisant entendre un « je » qui s’adresse à un « tu » venu d’« autres vies », « La nuit » exprime l’idée centrale du film : notre présent est habité par des personnes que nous ne connaissons pas directement (nos ancêtres, les morts, le passé historique), mais qui continuent à nous influencer, à nous appeler, et à construire ce que Klapisch appelle « la venue de l’avenir ».
Les chansons de Bruant : « À Saint-Lazare » et « Nini Peau d’chien »
À la fin du passage, on entend des extraits de deux chansons d’Aristide Bruant, « À Saint-Lazare » et « Nini Peau d’chien », qui appartiennent au registre de la chanson réaliste de la fin du XIXᵉ siècle. Leur présence n’est pas décorative : elles prolongent, de manière populaire et crue, les mêmes thèmes que la partie historique du film.
« À Saint-Lazare » est écrite comme une lettre d’une femme détenue à la prison-hôpital de Saint‑Lazare, où l’on enfermait notamment les prostituées pour les « soigner ». Dans l’extrait, on entend par exemple : « Et pis, mon p’tit loup, bois pas trop, / Tu sais qu’t’es teigne, / Et quand t’as un p’tit coup d’sirop / Tu fous des beignes ; / Si tu t’faisais coffrer, un soir, / Dans une bagarre, / Ya plus personne qui viendrait m’voir / À Saint-Lazare. / J’finis ma lette en t’embrassant, / Adieu, mon homme… ». Ce passage fait entendre la voix d’une femme de milieu populaire, prise dans la misère, la violence, la prison, mais qui reste attachée à son homme ; on retrouve là un monde très proche de celui d’Odette, marqué par la pauvreté, la marginalité, la honte sociale.
« Nini Peau d’chien », elle, raconte la vie d’une prostituée parisienne, figure typique du Paris populaire (Bastille, faubourgs), présentée comme « si bonne et si gentille » mais enfermée dans une existence de trottoirs et de clients. Dans le passage, on entend surtout le refrain : « Elle est si belle et si gentille ! / On l’aime bien / Qui ça, / Nini-Peau-d’chien, / Où ça / À la Bastille » : derrière le ton entraînant, la chanson montre une femme réduite à un surnom, à un quartier, à un rôle social précis (la fille « qu’on aime bien » le soir), sans autre identité reconnue.
En insérant ces deux chansons dans la bande-son, Klapisch fait plusieurs choses à la fois. D’abord, il ancre son récit dans un imaginaire sonore authentique de la fin du XIXᵉ siècle : Bruant est une figure centrale de la chanson réaliste, qui décrit les bas-fonds de Paris, les prisons, les prostituées, les « types » populaires avec un mélange de tendresse et de brutalité.
Ensuite, il donne une voix à tout un milieu social qui reste largement hors champ : celui des femmes pauvres, des prostituées, des détenues, dont Odette est une héritière fictive. Les paroles de Bruant prolongent ce que le film suggère sans toujours le montrer frontalement : la dureté du destin féminin dans ce Paris « en pleine révolution industrielle et culturelle ».
Enfin, ces chansons dialoguent avec « La nuit » de Pomme : ce sont elles aussi des récits chantés de femmes en situation de précarité, amoureuse et sociale, qui écrivent, qui attendent, qui espèrent autre chose. La différence de style (argot réaliste de Bruant, écriture plus intime et contemporaine de Pomme) reflète les deux temps du film, mais le fond reste proche : on parle toujours de corps exposés, de femmes jugées, d’amours compliqués, de prisons visibles ou invisibles.
Le film ne se contente pas de reconstituer le décor du XIXᵉ siècle : il en fait aussi entendre la langue, les sons, les colères et les tendresses, et les met en relation avec une chanson originale d’aujourd’hui qui reprend, à sa manière, la même interrogation : comment vivre et aimer quand le passé pèse si lourd sur le présent ?
15h30
- Bonjour.
- Bonjour.
- Bonjour.
- Adèle.
- Elle est arrivée hier soir ?
- Ouais, elle a demandé où vous étiez.
- Elle a dormi ici, vous auriez pu nous l'envoyer là-haut.
- Ben elle s'est rendormie, la petiote, puis j'allais pas la réveiller quand même.
- Ça va ?
- Alors, qu'est-ce qui s'est passé ?
- Ouais, qu'est-ce qui s'est passé ?
- Tu as retrouvé ta mère ?
- Euh oui.
- Mais tu es pas resté avec elle ?
- Non, elle en fait, elle pouvait pas me loger.
- Ben nous, on peut te loger.
- Ah oui, bien sûr, on peut te loger, oui.
- C'est vrai, c'est possible ? Ça vous dérange pas ?
- C'est comme si tu demandais à des charognards qui ont un peu faim.
- N'importe quoi.
- Mais c'est pas du tout ce que vous croyez.
- Ne les emmerde pas, laissez-les tranquille, c'est le matin.
- Ouais, Ben au lieu de rester là à rien faire comme nanar, vous allez m'aider pour le déjeuner. Je vous fais pas payer la nuit de la petite, mais en attendant, vous allez me faire des courses. J'ai besoin de patates, de lait et de beurre. La farine aussi.
- Oui, ben.
- Il faut aller où ?
- Chez Titi, c'est à Barbès juste à côté.
- Et voilà.
- Passez par là, c'est plus rapide par les champs.
- Merci.
- Merci.
- Voilà pour vous.
- C'est cette porte-là ?
- Oui, c'est ça.
- Ça doit être là, non ?
- Je pense.
- Laissez-moi les deux seaux là. Je vais m'occuper des patates. Et pendant ce temps-là, allez chercher le lait. C’est dans la grange là-bas.
- D'accord.
- Ben, il y a rien, il y a pas de lait. On fait quoi ? On l'attend ?
- Ben non, il a dit de se servir.
- Mais c'est où ?
- Ben là, derrière.
- Où ça ?
- Ah ouais, d'accord.
- Vous pensez que c'est par là ?
- Je sais pas. Excusez-moi, la rue Colincourt s'il vous plaît.
- C'est là-bas, après le potager à gauche.
- Merci.
- Merci.
- Tu sais que en France métropolitaine, hein, et ben il y a plus aucune mais aucune forêt primaire.
- C'est-à-dire ?
- Ben c'est-à-dire que tout a été planté par les hommes. Tout ce que tu vois là, toute la verdure, tout ça là, ça a été planté par les hommes. Effectivement. Je disais ça parce que c'est quand même difficile de définir ce que c'est que la nature.
- C'est vrai.
- Messieurs-dames, me permettez-vous de procéder à l'ouverture de la porte ?
- Bon, alors.
- D'ailleurs, on en a pas parlé, mais on on fait quoi ?
- Euh, vous voulez pas qu'on soit un peu méthodique ? Hein, chacun choisit une pièce et puis euh fait la liste des objets.
- Ouais.
- Que vous mettez ça sur vos smartphones.
- Euh, moi j'ai un phone, mais bon, il est il est pas très smart.
- C'est trésor sur trésor là-haut là.
- Je fais la liste, ça va être bon là-haut.
- Il y en a beaucoup.
- Ah, tu peux le poser.
- Voilà.
- Comme ça, on en a un lit en plus. Et on peut poser un drap.
- Comme ça, tu seras plus tranquille.
- C'est pas mal là.
- C'est bon, c'est prêt ?
- Oui.
- Anatole, viens voir.
- Quoi ?
- Viens voir.
- C'est qui ?
- Je sais pas.
- Tu crois vraiment ce que tu as dit à Anatole sur la peinture ?
- Je lui ai dit quoi ?
- Que bientôt ça existera plus à cause des photographies.
- Ben ouais, je pense, ouais.
- Pourquoi les gens ils ont envie de continuer à faire de la peinture ?
- Regarde. Anatole, il sait que la photographie ça existe et pourtant ça a pas l'air de lui donner envie d'arrêter la peinture.
- Ouais, c'est vrai.
- Je comprends pas pourquoi.
- Ben ouais.
- Ça c'est, les croquis, c’est le carnet que je tiens...
- Ben, c'est joli quand même ce qu'il dessine.
- Bien sûr que c'est joli. Attends. Regarde ça. Ça c'est une photo que j'ai faite. Regarde tous les détails là, les tuiles, les reflets dans l'eau, les arbres. Tu as vu comme c'est beau ? Tu as aucun peintre qui peut faire ça aujourd'hui, aussi précis.
- C'est fou quand même, non ?
- Ben ouais, c'est fou.
- Non mais je veux dire, on sait pas comment il y a des gens qui font pour inventer des machins pareils.
- Tu sais, en fait, le principe de de la photographie, c'est assez simple, hein. Tu vois quand tu épluches une pomme ?
- Hmm.
- Ben si tu laisses à moitié la pomme au soleil, elle va devenir toute marron.
- Hmm.
- En revanche, si tu laisses l'autre moitié de la pomme dans le noir, elle va rester blanche. Une photo, c'est pareil.
- Ouais, très bien. Vous avez un trait, c'est exactement ce qu'il me faut. Nous allons nous donner rendez-vous demain matin et je vais vous faire faire un essai.
- À demain alors. À demain. Merci.
- Merci.
- Anatole ? Je peux te demander quelque chose ?
- Euh, ouais.
- Est-ce que je... J'ose pas te demander.
- Si, vas-y.
- Tu sais écrire, toi, non ?
- Oui, bien sûr.
- Tu me manques beaucoup.
Tu m'avais dit il y a longtemps que que j'étais faite pour apprendre à écrire.
Je ne sais pas si c'est vrai, mais là, je me rends compte à quel point j'aimerais tant savoir faire ça. J'ai vu ma maman, je sais pas très bien ce que je dois faire maintenant. J'ai pensé à retourner en Normandie, mais je sens qu'il y a des choses que que je dois approfondir ici, à Paris.
- C'est fini ?
- Adèle.
- C'est bon. Il est d'accord pour que je fasse des dessins pour décorer la boulangerie.
- Non !
- Si.
- Incroyable ! Bravo !
Il m'a commandé une fresque moderne, une allégorie des moissons. Il veut que je peigne des gens qui travaillent dans les champs, il veut que ce soit très réaliste. Et après, il m'a parlé d'une technique que je connais pas du tout.
- Tu vas apprendre.
- Mais comme ça, tu vas pouvoir nous payer vos repas.
C'est comme ça que les aiment, moi, les artistes.
- Bravo.
Je suis contente pour toi.
- Adèle.
- Oui ?
- Je crois que j'ai besoin d'aller prendre mon carnet.
Tu me dis quand on peut ouvrir le rideau.
- Oui. Dans pas longtemps.
- Quoi ?
- Rien.
- Pourquoi tu me regardes comme ça ?
- Mais rien. En fait, si, c'est pour mon travail.
- Ah oui ?
- Je dois dessiner une jeune fille, mais à l’atelier, j'ai presque jamais fait de nu.
- De nu ? C'est quoi ?
- Ben, quand tu apprends à dessiner, tu demandes à des gens de poser nu pour justement que tu puisses apprendre comment s’est fait un corps.
- Ah ouais, vous faites ça ?
- Ouais.
- Et donc, toi, tu as déjà fait ça ?
- Tu es obligé quand tu apprends à dessiner. Mais j'en ai pas fait beaucoup.
- Il y a des filles qui font ça, qui acceptent.
- Oui, il y a des filles qui font ça, il y en a plein.
- Ouais, ouais, ouais.
- Quoi ?
- Tu es bon, toi.
- Quoi ?
- Ben, j'ai... je te vois venir là.
- Quoi ?
- Tu voudrais me demander de faire ça, c'est ça ?
- Oui, je me demandais si, oui, tu pouvais peut-être poser pour moi.
- De moi, de me mettre nu devant toi ?
- Oui, comme on habite la même chambre, ce serait pratique.
- Ouais. Tu serais d'accord ?
- Si je fais ça, tu m'apprendras à lire et à écrire ?
- Ah bon ?
- Vous faites quoi ? Vous faites quoi ?
- Ben, on se réveille.
- Hmm.
- Photographe ?
- Et voilà.
- Merci.
- Les autres, ils sont passés où ?
- Je comprends pas, ils m'ont dit qu'ils descendaient tout de suite.
- Ah bon.
- Alors ça, c'est un Lancaster Hanson, instantographe.
- Ah !
- C'est euh, c'est très pratique parce qu'on peut l'emmener partout.
- Mais vous savez comment on utilise ça, vous ?
- Ah ben oui, je fais ça depuis longtemps moi.
- Ah, c'est dingue.
- D'ailleurs, si vous voulez un jour que je vous tire le portrait, c'est, c'est tout à fait possible hein.
- Ah oui ? Ah Ben oui ! Ouais ! Ah Ben oui, oui !
- Ben, choisissez votre plus belle robe et..
- Oui.
- Oui.
- On choisis un beau décor.
- Ah ben, Rose, elle, on a des belles robes.
- Pourquoi tu dis ça ?
- Je sais pas.
- Rose, quand on lui donne à nettoyer.
- Non, Violette, non.
- Quoi ?
- Rien, rien.
- C'est quoi cette histoire ?
- Rien, rien, il y a pas d'histoire.
- Quand on lui donne une robe à nettoyer qui lui plaît, ben elle la met.
- Non, mais c'est pas vrai.
- Pour se pavaner dans les endroits chics.
- Arrête, c’est pas vrai, j'ai jamais fait ça.
- Tu voles les robes des clients.
- Non, j'ai jamais fait ça.
- C'est arrivé une ou deux fois.
- Non, mais attendez, n'allez pas croire que je suis une voleuse. Je suis une très bonne blanchisseuse, pas vrai Violette ?
- Ah si, c'est vrai.
- Si si.
- Parfois, j'emprunte des robes.
- Mais j'y fais bien attention, je les remets vite en place.
- Mais tu les rends.
- Évidemment que je les rends, je les lave même après alors.
- Bon Ben, vous me direz quel jour vous voulez faire ça.
- Oui, là, plie ton genou un petit peu. Plie ton genou. Fléchis un peu plus le, le pied. Ouais, ça bien, tourne plus le visage vers la fenêtre. Tu peux mettre ta main droite un peu plus haute. Monte le menton. C'est très bien, bouge pas.
- Me regarde pas comme ça.
- Ouais, je suis obligé de te regarder si je te dessine.
- Oui ?
- Non.
Une histoire racontée en deux temps qui se répondent
La séquence d’aujourd’hui raconte deux histoires en même temps, dans deux époques différentes séparées par cent trente ans. En 1895, Adèle arrive chez la patronne du café « Le Rat Mort ». Elle retrouve Anatole et Lucien et ils vont chercher du lait et des pommes de terre. Petit à petit, Adèle passe du statut de jeune fille perdue à Paris à celui d'une jeune femme qui veut apprendre à lire et à écrire. En 2025, les quatre cousins, Seb, Abdel, Céline et Guy, visitent leur vieille maison de famille. Ils font la liste des objets sur leur téléphone et découvrent des trésors.
Le montage ne fait pas que passer d'une histoire à l'autre : il crée des liens entre elles. Quand les cousins fouillent la maison, qu’ils ouvrent des portes, soulèvent des draps et trouvent des cadres, ce geste ressemble, en miroir, à la marche d'Adèle dans Paris, elle aussi en train de découvrir un monde nouveau. Dans les deux cas, les personnages cherchent leurs origines. Mais les cousins avancent vers le passé, alors qu'Adèle avance vers l’avenir en cherchant son passé. Cette construction explique bien le titre du film : chercher dans le passé, c'est justement ce qui permet à l'avenir d'arriver. Ce sont les cousins de 2025 qui, en touchant les objets laissés par Adèle, referment la boucle du temps.
La Venue de l'avenir
La phrase « on sait pas comment il y a des gens qui font pour inventer des machins pareils » traduit très bien le sentiment de chaque être humain brutalement confronté à la venue de l’avenir : le téléphone, la télévision, les appareils sans fil, puis l’IA, arrivent comme des objets presque magiques, dont on ne comprend ni le fonctionnement ni les conséquences, mais qui s’imposent à notre quotidien et à nos gestes les plus simples. Cette irruption de technologies nouvelles provoque une forme de « choc du futur » : trop de changements, trop vite, une impression que le monde se déplace plus vite que notre capacité à en faire le tour, à le penser, à l’habiter. Face à ces « machins » modernes, chacun oscille entre admiration, inquiétude et perplexité, comme s’il devait réapprendre sans cesse à vivre dans un monde où l’avenir ne cesse de se présenter sous la forme d’objets et de dispositifs qui reconfigurent nos façons de communiquer, de travailler et même de nous représenter nous-mêmes.
Le téléphone intelligent
Dans la réplique « Euh, moi j'ai un phone, mais bon, il est il est pas très smart », l’humour vient d’un jeu de mots assez simple : Guy sépare « phone » et « smart » et transforme « smartphone » en blague sur son téléphone qui n’est « pas très intelligent ». Il essaie de faire de l’humour en se moquant de lui-même, comme quelqu’un qui n’est pas complètement à jour avec les nouvelles technologies. Mais ce qui est intéressant, ce n’est pas tellement la blague en elle-même que la réaction de ses quatre cousins : eux sourient à peine. Ce sourire discret montre qu’ils comprennent la blague, mais qu’ils la trouvent un peu lourde, un peu ringarde. Le spectateur, lui, sourit de cette petite scène, parce qu’elle montre bien le malaise de Guy face au monde des objets « smart » et le léger décalage entre son humour et la sensibilité de la génération des cousins.
Une comparaison simple pour expliquer un savoir compliqué
Il y a un moment intéressant où Lucien explique à Adèle comment fonctionne la photographie. Il utilise une image très simple : une pomme laissée au soleil devient marron, une pomme laissée à l'ombre reste blanche. Ce choix n'est pas un hasard. Il montre la photographie non pas comme quelque chose de magique ou de mystérieux, mais comme quelque chose de proche de la vie de tous les jours. Cela correspond à l'esprit de tout le film, qui aime montrer les grands changements de l'Histoire à travers des petits gestes très simples.
La réflexion sur la peinture et la photographie montre aussi que les nouvelles techniques ne détruisent pas les anciennes, mais les obligent à changer. La photographie ne tue pas la peinture ; elle la transforme. Le film propose ainsi une réflexion plus large sur la modernité : chaque progrès technique ne remplace pas tout.
La question de l’écriture touche, elle aussi, à des enjeux importants : la liberté, l’identité, la mémoire. Savoir écrire, c’est pouvoir dire sa propre expérience, la garder, et la transmettre. L’écriture est donc une forme de liberté. Adèle, en demandant à apprendre à écrire, affirme son désir de devenir sujet de sa propre histoire. Ce geste est aussi politique, car il pose la question de l’accès au savoir et de la place donnée aux femmes dans la culture.
On peut aussi rapprocher cette scène d'une autre : celle où Adèle demande à Anatole de lui apprendre à lire et à écrire. Dans les deux cas, un personnage transmet à un autre un savoir nouveau qui permet d'entrer dans la modernité. Le film construit ainsi un réseau de transmissions : de la photographie à la peinture, de l'écriture à la lecture, du passé au présent. On comprend alors que le sujet caché de cette séquence, c'est l'éducation, au sens large.
Le corps, le modèle, et un échange qui pose question
Le moment où Anatole propose à Adèle de poser nue pour ses dessins, en échange de leçons de lecture et d'écriture, est sans doute le passage le plus fort de toute la séquence. C'est important de noter que c'est Adèle elle-même qui pose cette condition : à ce moment précis, elle n'est pas seulement un objet du regard d'un homme, elle décide, elle négocie. Mais cette scène rappelle aussi une vieille habitude du XIXe siècle : le corps des femmes offert au regard des artistes, en échange d'un accès, rare à l'époque en France, au savoir et à l'écriture.
La caméra s'attarde sur la gêne d'Adèle, sur ses questions, sur le trouble d'Anatole : elle ne cherche pas à rendre la scène agréable à regarder de façon facile. Quand la nudité apparaît vraiment, à la toute fin de la séquence, Adèle tient une gerbe de blé contre elle. Ce n'est pas filmé comme une scène sensuelle, mais comme une allégorie des moissons, justement le sujet de la fresque que le boulanger commande à Anatole. Le corps féminin devient ici un élément visuel, comme les bottes de foin ou les paniers de pommes de terre qu'on voit dans les scènes à la campagne. On retrouve là une tradition ancienne de la peinture, où le travail des champs, la moisson et la figure féminine vont souvent ensemble.
La maison, les objets, et la mémoire de famille
La partie contemporaine de la séquence parle, elle aussi, de mémoire, mais à travers des objets plutôt que des personnes. Les cousins ne trouvent pas seulement des photos : ils touchent un drap, un carnet, un vieil appareil photo dont ils ne connaissent pas encore l’usage. Ces gestes ressemblent, cent cinquante ans plus tard, à ceux des personnages de 1895 qui découvraient eux aussi des objets nouveaux à leur époque. La discussion entre Seb et sa cousine, sur la peinture et la photographie, reprend presque les mêmes mots que celle d'Anatole et Lucien. Cela montre que ce débat sur les nouvelles techniques ne s'arrête jamais : chaque génération le revit face à une nouvelle invention, hier la photographie, aujourd'hui sans doute le numérique et l’IA. Cette répétition montre bien qu'à chaque époque, une technique nouvelle fait d'abord peur, avant que le temps ne montre qu'elle continue simplement une longue histoire déjà commencée.
Une remarque courte, mais importante, sur la nature
Une phrase, dite presque en passant pendant la marche à travers champs, mérite qu'on s'y arrête : Guy rappelle qu'il n'existe plus, en France métropolitaine, aucune forêt vraiment sauvage, parce que tout le paysage a été façonné par l'homme. Cette petite remarque, dans une scène qui semble surtout servir à faire avancer l'histoire, ouvre en fait une vraie réflexion : la nature n'est pas quelque chose de fixe et d'éternel, c'est aussi le résultat d'une longue histoire humaine. Si tout paysage est déjà le produit d’une intervention humaine, alors la nature n’est plus un dehors absolu, mais un espace façonné par l’histoire. Cette idée rejoint des réflexions modernes sur l’Anthropocène, où la distinction entre nature et culture devient difficile à maintenir. Ce passage fait écho aux réflexions de Claude Lévi-Strauss sur la frontière floue entre nature et culture, et sur la difficulté à dire où finit le donné naturel et où commence le monde construit par l’homme. Le film rejoint Claude Lévi-Strauss en montrant que le paysage, la maison, les objets, les images et même les corps ne sont jamais des réalités « naturelles » neutres, mais des espaces déjà transformés, habités et pensés, où se croisent mémoire familiale, histoire collective et techniques de représentation.
La vie des femmes et l'économie des petits services
La séquence montre aussi, par petites touches, comment vivaient les femmes à la fin du XIXe siècle. La patronne du Rat Mort loge Adèle en échange de courses. Une blanchisseuse plaisante sur le fait qu'elle emprunte parfois les robes de ses clientes, tout en disant qu'elle est honnête. Ce détail n’est sans doute pas choisi au hasard, puisqu'il rappelle directement la vraie vie de Louise Weber, dite « la Goulue » : avant de devenir la danseuse la plus célèbre du Moulin-Rouge, elle était blanchisseuse le jour et empruntait, le soir, les robes de ses clientes pour aller danser dans les bals de Montmartre. Cette petite référence historique, glissée dans un dialogue presque anodin, ancre encore davantage la séquence dans le Montmartre populaire réel de la fin du XIXe siècle.
Adèle, pour payer son séjour à Paris, doit rendre des services, faire les courses et même négocier l'usage de son propre corps. Toutes ces scènes dessinent un monde où les femmes gagnent leur liberté seulement à travers une suite de petits échanges et de compromis. Cette économie du service et de l'échange prépare et éclaire la demande d'Adèle à Anatole : poser nue en échange d'un savoir n'est, en fait, qu'un exemple de plus de ce système où les femmes doivent sans cesse échanger leur travail ou leur image contre un peu de liberté.
Écrire pour devenir soi-même : la lettre à Gaspard
La séquence se termine sur un moment très important pour comprendre le personnage d'Adèle : la nuit, à la lumière d'une lampe, elle dicte une lettre à Gaspard. Elle y parle du manque, se souvient d'une promesse ancienne, qu'on lui avait dit un jour qu’elle était faite pour apprendre à écrire, et exprime son incertitude sur son avenir. La caméra filme le papier de très près. Cette image mélange deux gestes qui se ressemblent : écrire et se souvenir. Tous les deux servent à garder une trace du temps qui passe, exactement comme la photographie et la peinture.
Conclusion
Cet extrait de La Venue de l’avenir est un moment très dense, où se croisent des questions de forme, d’histoire et de philosophie. Le film ne se contente pas de raconter une histoire ; il propose une réflexion sur la manière dont les individus vivent dans le temps, héritent d’un monde et le transforment. La scène devient ainsi une miniature du film tout entier. Elle dit, avec beaucoup de délicatesse, que l’avenir ne se reçoit pas : il se construit.
15h30
— Seb. Ça va ?
— Ouais.
— Ben là, il faut qu’on parle bientôt là. Je t’attends là-bas.
— J’arrive.
— Bon, ça vous dit, on fait un… on fait un petit tour de table ?
— Euh… c’est-à-dire, un tour de table ?
— Bah, je sais pas, enfin… on dit un peu ce qu’on fait, d’où on vient, enfin ce qu’on veut, quoi. Enfin je sais pas… Enfin, on est quand même une famille, puis on se connaît même pas, c’est bizarre, non ?
— Ouais, c’est vrai.
— Ouais. Toi, par exemple, toi, tu fais quoi, Seb ?
— Moi, je suis créateur de contenu digital.
— D’accord.
— To.
— Quoi, « To » ?
— Digi-to.
— Ah oui, « to »… des contenus digitaux.
— Oui, parce que j’espère que tu n’en as pas créé qu’un seul.
— Et toi, tu fais quoi, toi ?
— Ah ben moi, je suis ingénieur dans le domaine du transport.
— D’accord.
— Voilà. Donc j’ai fait un master prospective, innovation, disruption au CNAM. Et maintenant, je travaille sur des projets disruptifs pour une filiale de la SNCF qui est en charge du développement et de l’innovation.
— Alors, « disruptif », c’est-à-dire ?
— Oui, pardon. En prospective, tu as deux façons d’envisager l’avenir : soit comme une suite logique et continue de ton présent, soit en intégrant l’idée de la rupture.
— D’accord. Et toi, tu es plutôt de quel côté alors, du coup ?
— Moi, je crois beaucoup aux ruptures.Hm… Enfin, technologiques, hein, je veux dire.
— Toi, tu dis « technologique » parce que tu vas te séparer, non ?
— Euh, oui. Enfin… non… enfin… c’est un peu compliqué.
— Bon, toi, je te demande pas, c’est évident. Tu es prof de français.
— Ah oui. Absolument. Dans un collège.
— Ouais.
— Aujourd’hui, quand tu es prof, tu es obligé d’être en même temps community manager.
— Ouais.
— Je passe ma vie à répondre à des groupes WhatsApp. Quand c’est pas les parents d’élèves, c’est des élèves ou encore les autres profs, ça devient infernal.
— Et puis, j’imagine que l’administration doit pas arrêter de vous presser le citron… Non, mais l’Éducation nationale, ils y arrivent pas. Enfin, je veux dire, ils arrêtent pas de changer de ministre, mais c’est de pire en pire, hein.
— Ouais. Bon, en même temps, moi, je vais pas me plaindre, j’aime mon métier. Et puis, moi, je veux travailler avec les élèves, pas avec les ministres. Donc au final, ça ne change pas grand-chose.
— Ouais.
— Bon, ben moi, parce que personne ne me le demande, je suis apiculteur.
— Oh, pardon. Oh là là…
— Ah oui, apiculteur.
— Ouais, ouais, ouais.
— C’est bien. Enfin, je veux dire, il en faut.
— Ouais, ouais, pour le petit déjeuner.
— Enfin, quand je dis apiculteur, c’est quand même un peu réducteur. Enfin, bon, évidemment, je fais du miel, je m’occupe des abeilles, mais surtout je lutte… enfin, je milite beaucoup à l’UNAF.
— L’UNAF ?
— Ouais, l’Union nationale de l’apiculture française. On se bat beaucoup, finalement, contre la mainmise du gros capital, quoi. Enfin, tout ce qui est… toutes les merdes, quoi. Les OGM, les pesticides, toutes les saloperies. Non mais si ça continue comme ça, on se rend pas compte, mais il n’y aura plus d’abeilles du tout sur Terre. Du tout.
— Excuse-moi, j’ai juste… c’est ma copine, elle vient de rentrer de Dubaï.
— Ouais, non.
— Ouais, allô ?
— C’est extraordinaire, avec les abeilles…
— Ouais, Seb, mais tu es où ?
— Ben, je suis dans le train, là.
— Je avec kap (?) et lisa, là, on est en train de se préparer chez moi. On va à une silencio (?) ce soir. On va fêter le début de la fin de la fashion week. Tu nous rejoins ?
— Ben ouais, je vous rejoins grave.
— Ah, cool ! Ça va être complètement ouf. Je suis trop contente. À toute. Bisous, bisous.
— ...elles peuvent indiquer aux autres abeilles et l’orientation du soleil et la distance. Si tu veux, c’est des danses assez spécifiques, tu vois, mais c’est assez beau à voir, hein. Si tu veux, des mouvements d’ailes, comme ça, tu vois avec des changements de rythme d’ailes et des changements de…
— Tout va trop vite aujourd’hui, non ?
— hm.
— Vous les jeunes, vous ne prenez même plus le temps de vivre. Non mais c’est vrai, ça. Et vas-y que je te fais ci, et vas-y que je te fais ça… Oh, pop pop pop pop. Et puis vous autres, la jeunesse, là, eh ben c’est plus comme avant, nous qu’on avait le goût de dire les choses, juste comme ça, pour le plaisir d’échanger avec des politesses, quoi. Je sais pas, moi. « Bonjour, madame, comment vont vos moutons ? » « Très bien, je vous remercie, monsieur, et vous ? »
— Euh, bah peut-être qu’il faudrait penser à se répartir les tâches, puis tenir informé le reste des cousins de ce qu’on fait.
— Ouais.
— Moi, si vous voulez, je peux appeler le promoteur, parce que je trouve ça un peu mystérieux qu’ils veulent pas nous donner de montant, ils nous poussent à vendre, comme ça.
— Ouais, moi aussi, je trouve ça étrange. En tout cas, moi, je vais me renseigner sur le tableau, surtout les choses qu’on a vues dans le…
— Ouais.
— Enfin, juste pour être sûr, enfin, on est obligés de la vendre la maison euh… ?
— Non, on n’est pas obligés, mais enfin, si, en tout cas, si on sépare nos trentaine de parts, c’est un peu plus compliqué.
— Ça va. Moi, il faut que j’y aille. On se dit de toute façon sur le groupe et tout.
— À bientôt.
— À bientôt.
— Ouais, salut, hein.
— Salut.
— Salut.
— L'escale !
— Bonjour.
— Bonjour.
— Bonjour.
— Vous allez à Paris ?
— Oui.
— Vous y êtes déjà allée ?
— Non.
— Non plus. On vient du Havre.
— Et vous ?
— Moi, je viens de Saint-Jouin-Bruneval.
— Ah oui, c’est pas loin.
— Moi, c’est Lucien, lui c’est Anatole.
— Excusez-moi.
— On part travailler à Paris.
— Et toi, tu vas faire quoi ?
— Moi, je vais retrouver ma maman.
— Ah.
— Non, non, en fait, c’est ma grand-mère qui m’a élevée et là, elle vient de mourir. C’est pour ça que j’ai décidé d’aller retrouver ma mère à Paris. Au moins pour la prévenir.
— Tu l’as pas vue depuis combien de temps, ta mère ?
— 20 ans.
— Et tu nous avais pas dit que tu avais 21 ans ?
— Si, oui, j’ai 21.
— Et voilà, donc Anatole est peintre.
— Peinture.
— Et moi, voilà, je suis photographe.
— Et Lucien fait de la photographie parce qu’il sait pas dessiner.
— Mais non, n’importe quoi, je sais très bien dessiner, qu’est-ce que tu racontes ?
— Oui c’est ça…
— Non, non, non, non, non, non, non. Il dit ça parce que lui, il est peintre. Et il a toujours pas compris que la peinture, dans quelques années, ça existera plus.
— La peinture, ça n’existera plus ?
— Ah, évidemment que ça existera plus, ça sert plus à rien.
— Ça sert plus à rien, la peinture.
— Ça existera toujours. Tu crois vraiment que la peinture, ça peut disparaître un jour ?
— Mais tout le monde le sait que ça va disparaître.
— La peinture, c’est pour ceux qui bossent et la photographie, c’est pour les fainéants.
— Non, non, non, non, non, tu peux pas dire ça.
— Mais pourquoi vous voulez quitter le Havre ?
— Bah, tout se passe à Paris maintenant.
— Lucien, il a un oncle qui connaît du monde là-bas.
— Ouais, c’est quelqu’un de très important (?).
— Du coup… on est sûrs de trouver du travail.
— Presque sûrs de trouver du travail.
— Presque sûrs de trouver du travail.
— Pourquoi ?
— Mais on est presque sûrs, on en a déjà parlé, on est presque sûrs de trouver du travail. Tu l’as pas vu depuis longtemps.
— Et c’est mon oncle.
— Mais tu l’as pas vu depuis longtemps.
— Oui, mais c’est mon oncle.
— Oui, mais tu l’as pas vu depuis longtemps, tu comprends ça ?
— Non, mais il va me reconnaître.
— Je le connais pas, je sais pas s’il va me donner du travail.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Je te parie qu’il va nous trouver du travail.
— OK.
— OK ? Tu me payes un coup ?
— Voilà les photographes, fainéants, ils ne pensent qu'à boire des coups.
— N'importe quoi !
— Valentina, comme d'habitude, c'est parfait. Maïmouna, en forte progression, c'est très bien.
— Merci.
— Alors, Malone, moi, je ne sais plus quoi te dire, je ne sais plus quoi te dire, quoi faire.
— Pourquoi ?
— Jean Valjean, je ne sais pas c'est qui.
— C'est vrai, monsieur, je ne sais pas c'est qui.
— Je ne sais pas qui c'est.
— C'est ce que je vous disais, moi non plus.
Cette deuxième séance du film montre comment le récit mélange un présent très contemporain (WhatsApp / Line, créateur de contenu digital, fashion week, Dubaï, OGM) et un passé plus ancien (départ du Havre vers Paris, peintre et photographe au début de leur carrière). Elle pose une grande question : comment les personnages imaginent leur avenir à partir de leur famille, de leur travail et de leur milieu social ?
Les trois grands moments de la séance
1. Le tour de table familial
D’abord, la famille fait un « tour de table ». Chacun se présente, dit ce qu’il fait et d’où il vient. Cette situation est à la fois simple et très révélatrice : ce sont des cousins, mais ils se connaissent mal, donc ils doivent se découvrir comme on le ferait dans un groupe d’inconnus. La parole devient le moyen de reconstruire le lien familial.
2. L’apiculteur et la question écologique
Ensuite, la parole se concentre sur l’apiculteur. Il ne veut pas seulement être vu comme « celui qui fait du miel » : il se présente aussi comme un militant qui lutte contre les pesticides, les OGM et « la mainmise du gros capital ». Le ton est sérieux, presque alarmant, car il annonce un avenir sans abeilles si « ça continue comme ça ». Mais au même moment, Seb répond à un appel de sa copine qui revient de Dubaï et parle de fashion week : cela crée un contraste ironique entre l’urgence écologique et la légèreté d’un monde de soirées et de mode.
3. Adèle, Paris et la mémoire familiale
Enfin, Adèle rencontre deux garçons qui viennent du Havre et vont à Paris pour travailler. Ils discutent de leurs projets, de leurs espoirs de trouver un emploi grâce à un oncle influent, et ils parlent aussi de leurs pratiques artistiques (peinture et photographie). La jeune femme, elle, explique qu’elle va à Paris pour retrouver sa mère qu’elle n’a pas vue depuis vingt ans, après la mort de la grand-mère qui l’a élevée.
Ainsi, ces trois moments sont liés par un même thème : le départ vers quelque chose de nouveau (une nouvelle relation familiale, un changement de ville ou de vie).
Portraits et langues des personnages
Les dialogues sont très travaillés, mais ils donnent l’impression d’un langage spontané et naturel. On entend des hésitations, des reformulations, des mots familiers comme « ben », « je sais pas », « du coup », ce qui rapproche le film de la langue parlée réelle.
Chaque personnage est construit par quelques répliques, qui sont comme des cartes d’identité sociales.
Seb est « créateur de contenu digital ». Son univers, c’est la fashion week, Dubaï et les soirées : il représente une jeunesse mondialisée, mobile, et très connectée.
Le professeur de français incarne une génération pour qui les règles de base de la langue (comme « un cheval / des chevaux ») restent la référence naturelle, y compris pour les mots nouveaux, et qui voit donc immédiatement « digital » devenir « digitaux ».
Face à lui, Seb appartient à une génération qui pense d’abord en anglais, dans l’univers des réseaux et du « digital », et qui oublie presque qu’en français, on pourrait dire simplement « numérique » et appliquer au mot les règles du pluriel.
Le comique du malentendu linguistique
Le malentendu comique vient de là :
– pour le prof, « créateur de contenu digital » est un anglicisme un peu snob, qu’il s’amuse à ramener au français en rappelant la règle du pluriel (« des contenus digitaux ») comme on récite une règle de grammaire,
– pour Seb, c’est un label identitaire, un titre dans le monde des métiers « à la mode », qu’il ne pense pas à traduire ni à utiliser comme un mot français.
En jouant sur « Digi‑to », le professeur ridiculise légèrement la pose du « créateur de contenu digital » et rappelle, avec humour, que derrière les anglicismes se cache encore une langue qui a ses propres règles de formation du pluriel, qu’on est en train d’oublier.
L’ingénieur des transports parle avec le vocabulaire de la « prospective » et de la « disruption ». Elle explique qu’il y a deux façons de penser l’avenir : soit comme une continuité, soit comme une rupture. Elle dit croire aux ruptures, mais ajoute immédiatement « technologiques », ce qui laisse penser que les ruptures personnelles (comme la séparation évoquée par l’apiculteur) sont plus difficiles à gérer pour elle.
Le prof de français illustre les transformations du métier d’enseignant. Il dit qu’un prof aujourd’hui doit aussi être « community manager », car il doit gérer des groupes WhatsApp avec des élèves, des parents ou d’autres professeurs. Il insiste sur le fait qu’il aime son métier et qu’il se définit d’abord par sa relation aux élèves.
L’apiculteur refuse de n’être qu’un « producteur de miel ». Il se présente surtout comme un militant engagé dans une union professionnelle, qui défend les abeilles et, à travers elles, un certain modèle de société et d’agriculture. Quand il décrit les danses des abeilles, leurs mouvements d’ailes et leur façon de communiquer, il donne une dimension presque poétique et contemplative à son discours.
Adèle porte une blessure ancienne : sa mère est absente depuis vingt ans. Son voyage à Paris n’est pas un voyage professionnel : c’est une tentative de réparer ou au moins d’affronter un lien familial rompu. Elle va « au moins » prévenir sa mère de la mort de la grand-mère : cette expression montre bien qu’elle n’attend pas forcément une réconciliation totale, mais qu’elle ressent une obligation morale.
Les deux garçons du Havre, Anatole et Lucien, fonctionnent comme un duo comique. Leur dispute sur la valeur de la peinture et de la photographie (« la peinture, c’est pour ceux qui bossent », « la photo, c’est pour les fainéants ») est drôle, mais elle ouvre aussi une réflexion sur le statut des arts et sur la tension entre tradition et modernité.
Dubaï, ville du luxe et symbole de la jeunesse connectée
Dubaï est aujourd’hui une grande ville du luxe : on y trouve beaucoup de centres commerciaux très modernes, de boutiques de grandes marques et une consommation très visible.
Quand on entend « elle revient de Dubaï », on imagine tout de suite une personne qui a de l’argent, qui voyage et qui fréquente un milieu chic et international, sans besoin de longues explications.
La ville est aussi connue pour son architecture spectaculaire et ses hôtels impressionnants, souvent montrés sur les réseaux sociaux.
Cela donne l’image d’une vie faite de soirées, de photos, de restaurants, ce qui va très bien avec l’univers de la copine de Seb.
Dubaï organise une Fashion Week reconnue dans le monde de la mode, aux côtés de Paris, Milan, Londres ou New York.
Quand la copine dit qu’ils vont « fêter le début de la fin de la fashion week », Dubaï apparaît comme une ville au centre du réseau mondial de la mode, et pas comme un endroit exotique lointain.
Pour un « créateur de contenu digital » comme Seb, c’est parfait : Dubaï est un lieu très adapté pour les influenceurs, les photos, les stories, les collaborations avec des marques.
En un mot, on comprend que Seb et sa copine appartiennent à une jeunesse connectée, internationale, qui vit dans l’univers de la mode et des réseaux sociaux.
Le choix de Dubaï crée aussi un contraste très fort avec le discours de l’apiculteur.
D’un côté, il parle de pesticides, d’OGM et du risque de disparition des abeilles.
De l’autre, on entend parler de fashion week à Dubaï, de soirées et de fête.
Ce contraste montre que les personnages n’habitent pas le même monde : certains s’inquiètent de l’avenir de la Terre, d’autres profitent d’un style de vie très luxueux et rapide.
Dubaï, souvent vue comme une ville de la « démesure » et du « bling-bling », est donc un symbole efficace pour faire sentir cette différence en une seule réplique.
Deux époques, deux façons de voyager
Dans ce film, il y a donc deux périodes : en 1895, Adèle, Lucien et Anatole voyagent lentement, en charrette ou sur un bateau sur la Seine ; en 2025, les cousins prennent le TGV, très rapide.
Le contraste montre que c’est la même famille, mais que le monde a beaucoup changé en 130 ans.
Dans les scènes de 1895, le voyage est physique et lent : on voit les chevaux, l’eau de la rivière, les champs, on sent que le déplacement demande du temps et de l’énergie.
Dans le TGV, les cousins sont assis, ils parlent, ils utilisent des ordinateurs et des téléphones ; le paysage défile vite derrière la fenêtre, presque comme un film.
Passé lent, présent rapide
On peut dire que la charrette et le bateau représentent un monde où l’on vit « au rythme de la nature » : saisons, météo, fatigue des corps.
Le TGV représente un monde où l’on vit « au rythme des technologies » : grande vitesse, écrans, réseaux sociaux, décisions prises en quelques heures.
Pourtant, les questions sont les mêmes dans les deux époques : que faire de la maison familiale, comment transmettre l’héritage, comment imaginer l’avenir.
Le film montre que les problèmes humains restent, même si les moyens de transport et le mode de vie changent complètement.
Un regard critique sur la modernité
Le TGV n’est pas présenté seulement comme un progrès : il est pratique, rapide, mais il peut aussi donner l’impression que les gens n’ont plus le temps de profiter du voyage et du paysage.
À l’inverse, la charrette et le bateau semblent plus lents, mais ils laissent de la place pour regarder autour de soi, pour sentir le monde.
Le contraste entre 1895 et 2025 invite donc à réfléchir : la modernité et la vitesse sont utiles, mais il ne faut pas oublier ce qu’on perd : la lenteur, la relation directe à la nature et aux gestes simples.
Registres de langue et générations
Le mélange de registres de langue est un effet stylistique important. On passe du vocabulaire technique de l’ingénieur (« disruption ») au langage populaire et direct de l’apiculteur, puis à la nostalgie du cocher qui raconte un passé idéal où les gens prenaient le temps de se saluer avec des phrases comme « Bonjour, madame, comment vont vos moutons ? ». Ce mélange crée une impression de richesse linguistique et souligne les différences de génération et de milieu social.
Penser l’avenir : continuité ou rupture ?
La séquence pose directement une question philosophique : comment penser l’avenir ? L’ingénieur explique qu’on peut voir l’avenir soit comme une continuité, soit comme une rupture. Le film montre des exemples des deux logiques.
Pour certains personnages, l’avenir est une continuité : les garçons du Havre comptent sur un oncle à Paris qui a des relations. Ils imaginent que ce réseau va naturellement prolonger leur vie actuelle en leur offrant du travail. Ils sont « presque sûrs », ce qui montre à la fois leur confiance et la fragilité de leur projet.
Pour d’autres, l’avenir est une rupture. La séparation amoureuse, le départ pour Paris pour retrouver une mère absente, le possible effondrement écologique sans abeilles : tout cela sont des cassures, des changements brutaux. L’apiculteur parle d’un futur catastrophique si rien ne change, tandis que la jeune femme espère au contraire une rupture positive, un nouveau départ dans la relation avec sa mère.
Une famille comme microcosme de la société
La séquence donne une image très riche de la société contemporaine.
Dans la réunion familiale, on voit coexister plusieurs mondes professionnels : le numérique (Seb), l’ingénierie et l’innovation (l’ingénieur), l’enseignement public (le prof), le monde rural et associatif (l’apiculteur). Cette diversité montre que la famille est un microcosme de la société, avec des personnes qui ne vivent pas dans les mêmes univers, même si elles ont des liens de parenté.
Le train et le bateau sont l’espace de la mobilité sociale et géographique. Les garçons quittent une ville portuaire de province pour la capitale, car « tout se passe à Paris maintenant ». Cette vision est typique d’une France centralisée, où la capitale apparaît comme le lieu principal des opportunités. Mais leur discours sur le travail à venir reste fragile : ils n’ont pas de contrat, seulement un contact familial à exploiter.
La jeune femme, encore, illustre une autre dimension de la mobilité : elle se déplace à cause de la mort de sa grand-mère et pour connaître sa mère. Le film rappelle ainsi que la migration n’est pas seulement économique : elle touche aussi les liens affectifs, la mémoire et les obligations morales.
Le rapport aux technologies est aussi au centre de la séquence. Le prof se plaint de la surcharge de communication numérique, l’ingénieur vient d’un milieu très technophile, Seb vit dans et grâce au numérique. L’apiculteur, lui, montre l’autre face de cette modernité : les pesticides et les OGM comme produits d’un système technique qui menace le vivant.
Arts, images et modernité
La dispute entre le peintre et le photographe renvoie à un moment particulier de l’histoire des arts, quand la photographie apparaissait comme une menace pour la peinture. Dire « la peinture va disparaître » ou « la peinture existera toujours » résume deux attitudes possibles face à un nouveau médium : la peur et la confiance.
À travers cette conversation, le film propose une réflexion sur la succession des arts : la photographie n’a pas détruit la peinture, mais elle a changé sa fonction. De même, le cinéma a transformé la photographie, et aujourd’hui le numérique transforme le cinéma. Et je ne parle pas de l'intelligence articielle... Le film se regarde donc lui-même de façon indirecte : il est une image en mouvement qui raconte un moment où une autre image nouvelle, la photographie, était vue comme révolutionnaire.
Temps, générations et fragilités
Enfin, la séquence aborde la question du rapport au temps et aux générations. Le cocher se plaint que « tout va trop vite » et que « pour les jeunes, on n’a même plus le temps de vivre ». Il décrit avec humour un passé où on prenait le temps de se saluer poliment. On sent chez lui une nostalgie d’un monde plus lent, plus stable, peut-être idéalisé.
En face, les cousins mènent des vies très remplies : ils voyagent, changent de ville, gèrent des groupes WhatsApp, organisent des soirées, inventent des nouveaux métiers. Mais cette intensité n’implique pas forcément une sécurité intérieure. Beaucoup d’entre eux semblent fragiles : ils vivent des ruptures, ils espèrent beaucoup de leurs réseaux, mais ils n’ont pas de garanties.
Ainsi, cette séquence, sous un ton souvent léger et comique, pose des questions profondes : que signifie « aller vers l’avenir » aujourd’hui ? Comment concilier les progrès techniques, les transformations du travail, les crises écologiques et les histoires intimes de chaque personne ?