17h45
Analyse filmique.
Cette première séance présente Robert Zucchini. Robert Zucchini est un comédien : il joue seul sur scène et il lit, récite et explique des textes de Victor Hugo. Il n’est pas écrivain.
Cette première séance raconte aussi une autre histoire : Robert Zucchini a une fille, Lisbeth, qu’il n’a pas vue depuis longtemps. Il connaît très bien Victor Hugo, mais il connaît mal la vie actuelle de sa fille. Le film parle donc à la fois de littérature, de théâtre, de mémoire et de famille.
Hugo, Robert Zucchini et le talent
Au début, Robert Zucchini parle de Victor Hugo. Il dit qu’un grand génie peut être « dessaisi par le talent ». Cela veut dire que le talent devient si fort qu’il semble diriger l’artiste. L’artiste n’est plus tout à fait libre : il est emporté par son besoin de créer.
Robert Zucchini admire Hugo. Il parle de lui avec passion. Cette première parole nous aide aussi à comprendre Robert Zucchini. Lui-même est très proche des textes de Hugo. Il les connaît, il les aime et il les joue chaque soir. Parfois, il semble vivre davantage dans les mots de Hugo que dans sa propre vie.
La phrase « Les deux devoirs : veiller, espérer » est très importante. « Veiller sur quelqu’un », c’est faire attention à cette personne, la protéger et rester présent pour elle. « Espérer », c’est croire qu’un avenir meilleur est encore possible. Cette formule provient directement d’un chapitre célèbre des Misérables intitulé « Les deux devoirs : veiller et espérer ».
Cette phrase parle de Hugo, mais elle peut aussi parler de Robert Zucchini. Il n’a pas vraiment veillé sur Lisbeth : il a été absent pendant longtemps.
De la poésie au pain au chocolat
Après le grand discours sur Hugo, Robert Zucchini entre dans une boulangerie et commande un pain au chocolat. Le contraste est drôle : il passe d’une réflexion très sérieuse sur un grand écrivain à une situation ordinaire.
Le film montre ainsi que les grandes idées et la vie quotidienne existent ensemble. Robert Zucchini peut parler de poésie et, juste après, acheter un pain au chocolat, discuter avec une boulangère ou donner des places de théâtre.
Cette manière de mélanger le sérieux et l’ordinaire est importante. Le film ne présente pas Hugo comme une statue très loin des gens. Les textes de Hugo vivent aussi dans les conversations simples, dans les prénoms et dans les souvenirs.
Éponine et la littérature aujourd’hui
Dans la boulangerie, Robert Zucchini rencontre une jeune fille qui s’appelle Éponine. Ce prénom vient de l’héroïne des Misérables de Victor Hugo. Robert Zucchini trouve ce prénom « merveilleux ».
Mais la jeune fille dit : « C’est une meuf dans Les Misérables, mais je l’ai pas lu. » Elle connaît le nom d’Éponine, mais elle ne connaît pas vraiment le roman.
La scène est amusante, mais elle pose une vraie question : comment les jeunes connaissent-ils les grands auteurs aujourd’hui ? Ils ne lisent pas toujours les livres, mais certains personnages, certains noms ou certaines histoires restent connus. La littérature continue donc à vivre, mais sous des formes différentes.
Les parents d’Éponine sont professeurs et aiment Victor Hugo. Pourtant, leur fille n’a pas lu le roman. Aimer un écrivain ou parler de lui à l’école ne veut pas toujours dire que les enfants vont lire ses livres.
Les places de théâtre et le public
Robert Zucchini donne des places à Éponine et à sa tante. Il dit qu’il les a « très bien placées », puis il ajoute : « Vous parlerez pas trop, vous tousserez pas. »
C’est une plaisanterie, mais cela nous montre que Robert Zucchini aime contrôler l’écoute du public. Sur scène, il sait ce qu’il doit faire. Il connaît les textes, il connaît le théâtre et il sait comment les spectateurs doivent écouter.
Plus tard, on comprend que Robert Zucchini contrôle beaucoup moins bien sa vie familiale. Il sait placer des spectateurs dans une salle, mais il ne sait plus où habite Lisbeth. Il sait parler à un grand public, mais il ne sait pas comment parler à sa fille.
L’avis de décès : le retour de Lisbeth
La boulangère donne à Robert Zucchini un journal. Une jeune femme l’a laissé pour lui et a demandé si Robert Zucchini venait toujours chaque matin à la boulangerie. Dans le journal, Robert Zucchini découvre un avis de décès : Madame Chansou-Rockwell est morte.
Madame Chansou-Rockwell est la mère de Lisbeth. Lisbeth est la fille de Robert Zucchini. L’avis de décès porte aussi le nom d’Anne-Carle Rockwell, qui est la sœur de Lisbeth.
Lisbeth ne téléphone pas directement à Robert Zucchini. Elle lui envoie un message indirect : elle laisse un journal à la boulangerie. Elle sait que Robert Zucchini y vient chaque matin. Elle veut donc qu’il reçoive l’information, mais elle garde ses distances. Le papier crée un lien, mais il montre aussi la séparation entre le père et la fille.
Les Kickers rouges : un souvenir d’enfance
Robert Zucchini demande à la boulangère comment était la jeune femme qui a apporté le journal. Il essaie de reconnaître Lisbeth. Il dit : « Elle était plutôt brune. Elle portait quoi comme chaussures ? Elle avait des Kickers rouges. »
La boulangère répond : « Elle avait plus l’âge des Kickers. »
Cette phrase veut dire : « La femme que j’ai vue est adulte maintenant. Elle ne porte plus les chaussures de son enfance. »
Cette réponse montre que Robert Zucchini garde en mémoire une image ancienne. Il se rappelle une petite fille, mais il ignore à quoi ressemble sa fille aujourd’hui. Il n’a pas de photo récente d’elle dans son téléphone et n’a plus son numéro.
Deux mémoires opposées
Le film oppose deux sortes de mémoire :
D’un côté, Robert Zucchini connaît parfaitement l’œuvre de Victor Hugo. Ces textes sont conservés dans les livres, joués au théâtre et partagés avec le public.
De l’autre côté, Robert Zucchini a presque tout oublié du présent de Lisbeth. Il n’a pas de photo, ne connaît pas son adresse et n’a plus son numéro de téléphone.
Robert Zucchini a donc gardé la mémoire d’un grand écrivain du dix-neuvième siècle, mais il a perdu la mémoire vivante de sa propre fille.
Le téléphone et Las Vegas : des présences à distance
Robert Zucchini parle avec sa compagne, qui se trouve à Las Vegas. Elle est dans une limousine sur le grand boulevard des casinos et dit : « Y’a pas de vrais gens. »
Elle parle d’abord du décor artificiel de Las Vegas. Mais cette phrase résume aussi la vie de Robert Zucchini : ses relations passent par des écrans, des téléphones et des rôles de théâtre. Il lui manque une rencontre simple et réelle avec sa fille.
Au téléphone, son amie le pousse à réagir et lui dit qu’il doit absolument contacter Lisbeth. Robert Zucchini hésite, mais elle lui rappelle que Lisbeth a fait le premier pas en laissant ce journal.
Le mot « merde » au théâtre
Avant d’entrer en scène, les gens de théâtre se disent traditionnellement « merde » pour se souhaiter bonne chance.
Son amie rappelle une explication historique : autrefois, quand beaucoup de spectateurs venaient en calèche, les chevaux laissaient du crottin devant la porte. Plus il y avait de crottin, plus la salle était pleine. Robert Zucchini lui répond : « C’est une hypothèse. »
Ce mot familier rappelle que le théâtre mélange la poésie noble et les détails très matériels de la vie de tous les jours.
La rencontre avec Pia et le mot « mitouiser »
En entrant dans la salle de spectacle, Robert Zucchini découvre par surprise une jeune comédienne, Pia, qui entre sur scène toute nue. Gêné, Robert Zucchini met tout de suite ses mains sur ses yeux pour ne rien voir.
Pour s’excuser, il invente un mot nouveau : « Vous allez pas me mitouiser ? » Ce mot est fabriqué à partir du mouvement #MeToo et du suffixe -iser. Robert Zucchini a peur d’être accusé de voyeurisme ou de comportement incorrect.
Pia s’amuse de sa panique et lui répond en souriant : « Vous flippez, je plaisante. » Le verbe familier flipper veut dire avoir peur. Cette scène montre le contraste entre deux générations : Robert Zucchini est inquiet et prudent, tandis que Pia est libre, directe et pleine d’humour.
Le toucan blanc et le porte-bonheur
Robert Zucchini regarde une vieille statue de toucan blanc posée sur scène. Il dit : « Il veillait sur nous, et maintenant, personne ne veille sur personne. » Le verbe veiller revient une nouvelle fois. Quelle ironie tragique et comique dans la bouche de Robert ! Il regrette avec tristesse que plus personne ne fasse attention aux autres, alors que lui-même n’a pas su veiller sur sa propre fille Lisbeth pendant toutes ces années. Il dénonce l’indifférence du monde moderne, mais il oublie qu’il a d’abord été coupable de cette même absence dans sa vie de père.
Pia explique que le toucan est le porte-bonheur de la troupe et qu’il faut toucher son bec. Robert Zucchini veut toucher sa paume avec son index, mais Pia l’arrête : « Ah non, pas les doigts, ça vous portera pas chance. » Il ne s’agit pas d’une superstition générale en France, mais d’une petite règle amusante propre à ce théâtre.
« Un ami de la famille » et le vrai nom d’Ange Luciani
Robert Zucchini apprend que Lisbeth n’habite plus au-dessus du théâtre et qu’elle a déménagé depuis longtemps. Les jeunes comédiennes le connaissent, mais elles pensent qu’il est seulement « un ami de la famille ».
Cette formule montre que Robert Zucchini a été effacé de son rôle de père : Lisbeth n’a pas parlé de lui comme de son père, mais comme d’une simple connaissance.
Pia lui demande ensuite si « Robert Zucchini Zucchini » est son vrai nom. Il avoue que son nom civil est Ange Luciani.
La signification symbolique du vrai nom : Ange Luciani
Le vrai nom civil de Robert est très intéressant à analyser. En italien, le nom de famille Luciani vient du latin lux, qui signifie la lumière. Littéralement, ce nom veut dire « de la lumière » ou « famille de la lumière ». Associé au prénom Ange, son nom complet évoque un « ange de lumière » ou un messager protecteur.
Le choix de ce nom crée un double effet dans le film :
D’abord, le nom noble et lumineux d’Ange Luciani s’oppose de façon comique à son pseudonyme de théâtre, Robert Zucchini (qui signifie la « courgette » en italien).
Ensuite, ce nom a un sens symbolique et ironique : un ange est fait pour protéger et veiller sur les personnes qu’il aime, mais Ange Luciani a justement abandonné son rôle de père en ne veillant pas sur sa fille Lisbeth. Enfin, cet « homme de lumière » passe son temps au théâtre à chercher la lumière des projecteurs pour exister sur scène.
Victor Hugo et la guerre : « Ouvrière sans yeux »
Pendant sa répétition, Robert Zucchini cite un texte de Victor Hugo sur la guerre. Hugo appelait la guerre : « Ouvrière sans yeux. Pénélope, imbécile. »
Chez Homère, la femme d'Ulysse, Pénélope tissait le jour et défaisait sa toile la nuit. Pour Hugo, la guerre est comme Pénélope : elle détruit sans cesse ce que les hommes construisent avec peine.
Robert Zucchini récite : « À quoi sers-tu, géante ? À quoi sers-tu, fumée ? / Si tes écroulements reconstruisent le mal. »
Dans cette phrase poétique, la « géante » et la « fumée » représentent la guerre. La guerre est immense et très puissante comme un géant, et elle apporte le feu et la fumée des destructions.
Ces deux vers signifient simplement :
« Guerre, tu es immense et terrible, mais à quoi sers-tu vraiment ? Tu détruis tout sur ton passage, mais tes destructions ne règlent aucun problème : elles ne font que ramener la souffrance et le malheur. »
Hugo veut dire que la violence militaire est inutile : elle fait d’énormes ruines, mais elle ne crée jamais la paix.
Ce poème parle des destructions de l’histoire, mais il ressemble aussi à la vie de Robert Zucchini : après des années de travail, sa relation avec sa fille est défaite.
La répétition technique et Choses vues
Pendant que Robert Zucchini récite ces grands textes, le technicien Régis l’interrompt pour régler la lumière : « Recule d’un mètre », « Mets-toi sur le fauteuil », « Reste sur le tapis ». La beauté de la poésie doit obéir aux règles techniques du théâtre.
Robert Zucchini parle ensuite de Choses vues, qu’il considère comme le chef-d’œuvre de Hugo. Il raconte le dîner officiel donné par Louis-Napoléon Bonaparte. Hugo y décrit avec ironie la vulgarité des hommes de pouvoir. Robert Zucchini admire cette capacité de Hugo à voir la réalité humaine derrière les apparences.
Les enfants de Régis et le poème sur l’enfance
À la fin de la scène, deux enfants entrent dans la salle : ce sont les enfants de Régis, venus voir travailler leur père. Cette présence simple d’une famille unie trouble Robert Zucchini.
Robert Zucchini s’adresse à eux en récitant deux vers de Hugo : « Enfants, vous dont la vie est faite d’ignorance. / Enfants, vous dont la joie est faite d’espérance. » Il sait parler aux enfants avec la poésie de Hugo, mais il a du mal à parler à sa propre fille.
Quand il demande à Régis : « Tu es content d’avoir des enfants ? », la question montre son regret et sa blessure secrète.
Conclusion
Dans cette première séquence, Robert Zucchini Zucchini brille par sa voix et sa connaissance admirable de Victor Hugo. Mais derrière le comédien admiré se cache un père maladroit et isolé. Les paroles de Hugo (« veiller, espérer ») deviennent pour lui un appel : il doit quitter l’abri des textes pour retrouver sa fille Lisbeth dans la vie réelle.
Bibliographie des œuvres de Victor Hugo citées dans la séance 01
1. Les Misérables (1862)
– La formule « Les deux devoirs : veiller, espérer » correspond au titre du chapitre 4 du livre VII (quatrième partie, « L’idylle rue Plumet et l’épopée rue Saint-Denis ») : lire sur Wikisource.
– Le prénom Éponine renvoie à la fille aînée des Thénardier. Elle apparaît pour la première fois enfant à Montfermeil aux côtés de sa sœur Azelma dans le chapitre « Une mère qui en rencontre une autre » (Tome I, Livre IV, Chapitre 1) : découvrir sa première apparition sur Wikisource. Plus tard, devenue jeune femme dans la misère parisienne et amoureuse de Marius, un livre entier lui est consacré dans la quatrième partie (« Livre deuxième : Éponine ») : lire sur Wikisource.
2. L’Année terrible (1872)
– Les vers contre la guerre (« Ouvrière sans yeux, Pénélope imbécile... À quoi sers-tu, géante, à quoi sers-tu, fumée ? / Si tes écroulements reconstruisent le mal ») sont extraits du poème intitulé « Bêtise de la guerre » : lire sur Wikisource.
3. Choses vues (1887, recueil posthume)
– Le récit du premier dîner officiel de Louis-Napoléon Bonaparte à l'Élysée en décembre 1848 (« Louis Bonaparte a donné son premier dîner, hier samedi 23... ») : lire sur Wikisource.
4. Les Voix intérieures (1837)
– Les vers adressés aux enfants (« Enfants, vous dont la vie est faite d’espérance / Enfants, vous dont la joie est faite d’ignorance ») sont extraits du poème XXII intitulé « À des oiseaux envolés » : lire sur Wikisource.
Transcription.
— Un génie comme Hugo, peut être non pas seulement rongé, non pas seulement ravagé, mais dessaisi par le talent, par le talent qui le parasite, par le talent qui l'entoure. C'est impossible, c'est indéniable, je plains celui qui ne sentirait pas instantanément, que ce jour-là, il s'est passé dans la tête de Hugo, dans la tête temporelle de Hugo, quelque chose, quelque chose qui dépasse la confection même d'un très grand poème. Qu'il ait senti ce jour-là, ce jour unique… Les deux devoirs : veiller, espérer.
— Bonjour madame.
— Bonjour.
— Mademoiselle.
— Bonjour.
— Un pain au chocolat s'il vous plaît.
— Eh ben, un euro cinquante.
— Merci beaucoup.
— C'est elle, c'est ma nièce, Éponine, dont je vous ai parlé.
— Ah oui d'accord.
— Ah ben j'ai vos places.
— Merci.
— C'est merveilleux de s'appeler Éponine.
— Oui je sais, c'est une meuf dans Les Misérables.
— Vous avez aimé Les Misérables ?
— Ben je l'ai pas lu.
— Les jeunes ils lisent plus, c'est ses parents ils sont profs, et fans du grand Victor, comme vous.
— Vous venez d'où ?
— Gex, sous-préfecture de l’Ain.
— J'aime bien l’Ain. Oui, c'est le premier département. Bon Ben je vous ai vraiment très bien placé.
— Merci.
— Vous parlerez pas trop, vous tousserez pas.
— Ah on allait oublier, le journal. Quelqu'un a apporté ça pour vous. Elle a demandé si vous veniez toujours ici, j'ai dit oui tous les matins. J'aurais peut-être pas dû. Faut que vous regardiez les avis de décès, c'est ce qu'elle a dit.
— Les avis de décès ? Mais c'était qui ?
— Je sais pas, une jeune. Votre fille peut-être ?
— Ma fille. Elle était plutôt brune. Elle portait quoi comme chaussure ? Elle avait des Kickers rouges.
— Elle avait plus l'âge des Kickers. Vous avez une photo, je vous dirais.
— Une photo ? Non non j'ai pas de photo.
— Même dans votre téléphone ?
— Non non j'ai pas de photo. Bon, bonne journée.
— Ben t'es où ?
— Ben et toi ? T'es pas au théâtre ?
— T'as pas des derniers trucs à régler ?
— Si si si, j'y vais, j'y vais. Il est quelle heure pour toi ?
— 7h de moins, je suis sur le strip. Dans mon palace ambulant, regarde. Il est 2h du mat', Biscarrosse nous a tous invités à Las Vegas. J’y vais en limousine, c'est dingue non ?
— Fais attention mon amour.
— Oh t'inquiète, y'a pas de vrais gens.
— T'es bête. Regarde ce que je viens d'apprendre.
— J'arrive pas à lire, ça dit quoi ?
— Ça dit que... Lisbeth Rockwell, sa fille, Madeleine Martineau, sa mère, Anne-Carle Rockwell, sa sœur, ont l'immense douleur de vous faire part du décès de madame Chansou-Rockwell. Je pense que c'est Lisbeth qui m'a apporté ça à la boulangerie ce matin. Enfin je suppose.
— C'est triste. Tu te sens comment toi ?
— Ben c'était il y a très longtemps, mais enfin quand même.
— Mais Lisbeth, tu l'as appelée parce que là c'est plus qu'une occasion. T'as pas le choix.
— Mais je vois pas comment, j'ai pas son téléphone. Ça fait des années que j'ai plus son téléphone.
— T'as pas le numéro de ta fille ? Je le crois pas.
— Mais écoute, c'est aussi à elle de... d'essayer de... de prendre contact, enfin. Depuis tout ce temps.
— Ben c'est un peu ce qu'elle vient de faire, non ?
— Oui, oui.
— Eh Ben, merde mon amour. Merde pour ta négociation.
— Je prends. Et essaye de la contacter quand même. Sa mère, elle avait pas ce théâtre là, le perroquet bleu ?
— Non, pas le perroquet bleu, le toucan blanc.
— Voilà.
— Tu sais pourquoi on se dit merde constamment ?
— Plus il y avait de public qui venait, plus il y avait de calèches devant les théâtres, plus il y avait de crottins de cheval, d'où le merde qu'on se souhaite, etc. Eh, attends, et moi aussi...
— C’est une hypothèse.
— Oui. Et moi aussi je te dis merde, hein, pour ta première. Et je t'embrasse.
— Ben moi aussi mon chéri, je t'embrasse fort.
— Taxi !
— Est-ce qu'il y a quelqu'un ? Qu'est-ce qu'il fout là ? Qu'est-ce que tu fous là, toi ?
— Oh !
— Oh, je suis désolé.
— Non mais c'est bon, vous pouvez ouvrir les yeux.
— Vous êtes sûre ?
— Oui.
— Sûre ?
— Oui, j'ai dit oui.
— Je suis absolument confus, je suis désolé. C'était pas fermé, hein, je suis entré...
— Enchantée. Pia. On est en répète, là.
— Enchanté également, Robert.
— Je sais qui vous êtes.
— J'ai rien vu, vous savez, enfin, je veux dire, j'ai rien regardé. Vous allez pas me mitouiser (#metoo) ?
— Si. Et si c'est pas pour ça, ce sera pour autre chose. Vous flippez, je plaisante.
— Je suis vraiment confus. Il a morflé le toucan. À mon époque, il était placé à l'entrée du théâtre, parce que j'ai commencé mon premier spectacle, c'est sur cette scène.
— Ah oui ?
— Il veillait sur nous, et maintenant, personne ne veille sur personne.
— Nous, c'est notre porte-bonheur. On lui touche le bec. Allez-y, touchez-lui le bec.
— Avec plaisir, c'est ma première ce soir. Je suppose que vous êtes au courant pour Chansou ?
— Oui, mais à la fin, elle souffrait trop, c'est mieux.
— Ah non, pas les doigts, ça vous portera pas chance.
— Les filles, je vous présente Zucchini, Robert Zucchini, Georgia, Suzanne.
— Enchanté.
— Et moi, Pia.
— Oui, j'ai retenu, Pia. C'est bien, Pia, c'est sec, c'est court.
— Pia comment ?
— Pia Pépin.
— C'est formidable, ça.
— Dites-moi, j'ai essayé de frapper à la porte au premier étage, là où habitait Lisbeth, elle n'est plus là ?
— Ah non, enfin, plus depuis longtemps.
— Chansou, elle avait déménagé dans une maison en banlieue aux Lilas. Après, elle avait quand même gardé le théâtre, mais...
— En fait, on est toutes des potes de Lisbeth, et on savait pour vous.
— Vous saviez ?
— Ben que vous êtes un ami de la famille.
— Un ami de la famille, c'est ça, c'est ce qu'elle a dit. Un ami de la famille.
— C'est sympa.
— C'est cool.
— Très.
— Mais Robert Zucchini, c'est pas votre vrai nom, non ? C'est un pseudo.
— C'est quoi votre vrai nom ?
— Ange Luciani.
— Ah ouais, j'avoue, Ange… C'est difficile, hein.
— On est d'accord.
— Tu sais comment il l’appelait la guerre, Hugo ? La guerre.
— Non ? Excuse-moi, Robert, est-ce que tu peux reculer d'un mètre, s'il te plaît, jusqu'à la table ?
— Ça va comme ça, merci,
— Il appelait la guerre : Ouvrière sans yeux. Pénélope, imbécile. Pénélope, imbécile. Pénélope, c'était la femme d'Ulysse. Et elle passait son temps à...
— Elle tissait.
— Exactement, elle tissait et elle détissait. Elle défaisait la nuit ce qu'elle faisait le jour. Donc bêtise de la guerre. Ouvrière sans yeux. Pénélope, imbécile. À quoi sers-tu, géante ? À quoi sers-tu, fumée ? Si tes écroulements reconstruisent le mal. Tu m'entends, Régis ?
— Ouais, je t'entends, je t'entends.
— Tu sais que Louis-Napoléon… Tu vois, tu situes Louis-Napoléon ?
— Oui, c'était un Bonaparte.
— Est-ce que tu peux te mettre sur le fauteuil, s'il te plaît ?
— Oui.
— Enfin moi, je ne savais pas qui était exactement Napoléon-Louis-Napoléon, mais j'ai compris que c'était Napoléon III. Là, j'ai le droit d'être là.
— C'est bien, reste sur le fauteuil un instant.
— Je ne sais pas où tu es, Régis. J’ai l'impression de parler à personne.
— Je t'entends, je t'entends.
— Quand Napoléon III est devenu président, tu me diras, ça me chauffe la voix pour tout à l'heure, et c'est très bien. Deux jours après, il a invité Hugo à l’Élysée. Il écrit dans Choses vues, qui est pour moi le grand chef-d’œuvre de Hugo : « Louis Bonaparte a donné son premier dîner hier, samedi 23. Deux jours », tu vois exactement ce que je te disais, « après sa proclamation ». Et ce dîner, il le décrit, mais comme une immense vulgarité. Il décrit les femmes qui sont autour de Napoléon III, et il dit que Napoléon III préfère sa voisine de droite à sa voisine de gauche.
— Tu veux bien revenir, s'il te plaît, devant la table.
— Devant la table, allons...
— Mais j'ai, en gros, j'ai le droit d'aller où pour la lumière ?
— Tant que tu restes sur le tapis, tout va bien. Mais là, tout de suite, s'il te plaît, est-ce que je veux t'avoir juste devant la table. Voilà, ici, parfait, merci.
— Quand il est devenu président de la République... il y a deux enfants, là, qui sont dans la salle. Régis ? Il y a deux enfants, là, qui sont dans le théâtre.
— Ouais pardon, il y a un projo qui déconnais, C’est mes enfants, ils voulaient juste voir si je travaillais, j’arrive.
— Ah, très bien, il va arriver, votre papa. Ça va ?
— Oui.
— Vous apprenez Victor Hugo à l'école ?
— Un peu.
— Enfants, vous dont la vie est faite d'ignorance. Enfants, vous dont la joie est faite d'espérance.
— Voilà. Hugo.
— Salut les enfants.
— Salut, papa.
— Ça va ?
— Oui.
— C’est bon, là, on a presque fini.
— Mais tu ne m'avais pas dit que tu avais des enfants.
— Eh ben non, mais j'en ai.
— Très bien. Tu es content d'avoir des enfants ?
— Ben oui. Pas toi ?
— Enfin, ils sont très bien.
— Bon, qu'est-ce qu'ils se sont dit à ce dîner, alors ?
17h45
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