I
SCÈNE I
Intérieur bourgeois anglais, avec des fauteuils anglais. Soirée anglaise. M. Smith, Anglais, dans son fauteuil et ses pantoufles anglais, fume sa pipe anglaise et lit un journal anglais, près d'un feu anglais. Il a des lunettes anglaises, une petite moustache grise, anglaise. À côté de lui, dans un autre fauteuil anglais, Mme Smith, Anglaise, raccommode des chaussettes anglaises. Un long moment de silence anglais. La pendule anglaise frappe dix-sept coups anglais.
Mme SMITH : Tiens, il est neuf heures. Nous avons mangé de la soupe, du poisson, des pommes de terre au lard, de la salade anglaise. Les enfants ont bu de l'eau anglaise. Nous avons bien mangé, ce soir. C'est parce que nous habitons dans les environs de Londres et que notre nom est Smith.
M. SMITH, continuant sa lecture, fait claquer sa langue
Mme SMITH : Les pommes de terre sont très bonnes avec le lard, l'huile de la salade n'était pas rance. L'huile de l'épicier du coin est de bien meilleure qualité que l'huile de l'épicier d'en face, elle est même meilleure que l'huile de l'épicier du bas de la côte. Mais je ne veux pas dire que leur huile à eux soit mauvaise.
M. SMITH, continuant sa lecture, fait claquer sa langue.
Mme SMITH : Pourtant, c'est toujours l'huile de l'épicier du coin qui est la meilleure...
M. SMITH, continuant sa lecture, fait claquer sa langue.
Mme SMITH : Mary a bien cuit les pommes de terre, cette fois-ci. La dernière fois elle ne les avait pas bien fait cuire. Je ne les aime que lorsqu'elles sont bien cuites.
M. SMITH, continuant sa lecture, fait claquer sa langue.
Mme SMITH : Le poisson était frais. Je m'en suis léché les babines. J'en ai pris deux fois. Non, trois fois. Ça me fait aller aux cabinets. Toi aussi tu en as pris trois fois. Cependant, la troisième fois tu en as pris moins que les deux premières fois, tandis que moi j'en ai pris beaucoup plus. J'ai mieux mangé que toi, ce soir. Comment ça se fait ? D'habitude, c'est toi qui manges le plus. Ce n'est pas l'appétit qui te manque.
M. SMITH, fait claquer sa langue.
Mme SMITH : Cependant, la soupe était peut-être un peu trop salée. Elle avait plus de sel que toi. Ha ! ha ! ha ! Elle avait aussi trop de poireaux et pas assez d'oignons. Je regrette de ne pas avoir conseillé à Mary d'y ajouter un peu d'anis étoilé. La prochaine fois, je saurai m'y prendre.
M. SMITH, continuant sa lecture, fait claquer sa langue.
Mme SMITH : Notre petit garçon aurait bien voulu boire de la bière, il aimera s'en mettre plein la lampe, il te ressemble. Tu as vu à table, comme il visait la bouteille ? Mais moi, j'ai versé dans son verre de l'eau de la carafe. Il avait soif et il l'a bue. Hélène me ressemble : elle est bonne ménagère, économe, joue du piano. Elle ne demande jamais à boire de la bière anglaise. C'est comme notre petite fille qui ne boit que du lait et ne mange que de la bouillie. Ça se voit qu'elle n'a que deux ans. Elle s'appelle Peggy.
La tarte aux coings et aux haricots a été formidable. On aurait bien fait peut-être de prendre, au dessert, un petit verre de vin de Bourgogne australien mais je n'ai pas apporté le vin à table afin de ne pas donner aux enfants une mauvaise preuve de gourmandise. Il faut leur apprendre à être sobre et mesuré dans la vie.
M. SMITH, continuant sa lecture, fait claquer sa langue.
Mme SMITH : Mrs Parker connaît un épicier roumain, nommé Popesco Rosenfeld, qui vient d'arriver de Constantinople. C'est un grand spécialiste en yaourt. Il est diplômé de l'école des fabricants de yaourt d'Andrinople. J'irai demain lui acheter une grande marmite de yaourt roumain folklorique. On n'a pas souvent des choses pareilles ici, dans les environs de Londres.
M. SMITH, continuant sa lecture, fait claquer sa langue.
Mme SMITH. Le yaourt est excellent pour l'estomac, les reins, l'appendicite et l'apothéose. C'est ce que m'a dit le docteur Mackenzie-King qui soigne les enfants de nos voisins, les Johns. C'est un bon médecin. On peut avoir confiance en lui. Il ne recommande jamais d'autres médicaments que ceux dont il a fait l'expérience sur lui-même. Avant de faire opérer Parker, c'est lui d'abord qui s'est fait opérer du foie, sans être aucunement malade.
M. SMITH : Mais alors comment se fait-il que le docteur s'en soit tiré et que Parker en soit mort ?
Mme SMITH : Parce que l'opération a réussi chez le docteur et n'a pas réussi chez Parker.
M. SMITH : Alors Mackenzie n'est pas un bon docteur. L'opération aurait dû réussir chez tous les deux ou alors tous les deux auraient dû succomber.
Mme SMITH : Pourquoi ?
M. SMITH : Un médecin consciencieux doit mourir avec le malade s'ils ne peuvent pas guérir ensemble. Le commandant d'un bateau périt avec le bateau, dans les vagues. Il ne lui survit pas.
Mme SMITH : On ne peut comparer un malade à un bateau.
M. SMITH : Pourquoi pas ? Le bateau a aussi ses maladies ; d'ailleurs ton docteur est aussi sain qu'un vaisseau ; voilà pourquoi encore il devait périr en même temps que le malade comme le docteur et son bateau.
Mme SMITH : Ah ! Je n'y avais pas pensé... C'est peut-être juste... et alors, quelle conclusion en tires-tu ?
M. SMITH : C'est que tous les docteurs ne sont que des charlatans. Et tous les malades aussi. Seule la marine est honnête en Angleterre.
Mme SMITH : Mais pas les marins.
M. SMITH : Naturellement.
Pause.
M. SMITH, toujours avec son journal : Il y a une chose que je ne comprends pas. Pourquoi à la rubrique de l'état civil, dans le journal, donne-t-on toujours l'âge des personnes décédées et jamais celui des nouveau-nés ? C'est un non-sens.
Mme SMITH : Je ne me le suis jamais demandé !
Un autre moment de silence. La pendule sonne sept fois. Silence. La pendule sonne trois fois. Silence. La pendule ne sonne aucune fois.
M. SMITH, toujours dans son journal : Tiens, c'est écrit que Bobby Watson est mort.
Mme SMITH : Mon Dieu, le pauvre, quand est-ce qu'il est mort ?
M. SMITH : Pourquoi prends-tu cet air étonné ? Tu le savais bien. Il est mort il y a deux ans. Tu te rappelles, on a été à son enterrement, il y a un an et demi.
Mme SMITH : Bien sûr que je me rappelle. Je me suis rappelé tout de suite, mais je ne comprends pas pourquoi toi-même tu as été si étonné de voir ça sur le journal.
M. SMITH : Ça n'y était pas sur le journal. Il y a déjà trois ans qu'on a parlé de son décès. Je m'en suis souvenu par associations d'idées !
Mme SMITH : Dommage ! Il était si bien conservé.
M. SMITH : C'était le plus joli cadavre de Grande-Bretagne ! Il ne paraissait pas son âge. Pauvre Bobby, il y avait quatre ans qu'il était mort et il était encore chaud. Un véritable cadavre vivant. Et comme il était gai !
Mme SMITH : La pauvre Bobby.
M. SMITH : Tu veux dire « le » pauvre Bobby.
Mme SMITH : Non, c'est à sa femme que je pense. Elle s'appelait comme lui, Bobby, Bobby Watson. Comme ils avaient le même nom, on ne pouvait pas les distinguer l'un de l'autre quand on les voyait ensemble. Ce n'est qu'après sa mort à lui, qu'on a pu vraiment savoir qui était l'un et qui était l'autre. Pourtant, aujourd'hui encore, il y a des gens qui la confondent avec le mort et lui présentent des condoléances. Tu la connais ?
M. SMITH : Je ne l'ai vue qu'une fois, par hasard, à l'enterrement de Bobby.
Mme SMITH : Je ne l'ai jamais vue. Est-ce qu'elle est belle ?
M. SMITH : Elle a des traits réguliers et pourtant on ne peut pas dire qu'elle est belle. Elle est trop grande et trop forte. Ses traits ne sont pas réguliers et pourtant on peut dire qu'elle est très belle. Elle est un peu trop petite et trop maigre. Elle est professeur de chant.
La pendule sonne cinq fois. Un long temps.
Mme SMITH : Et quand pensent-ils se marier, tous les deux ?
M. SMITH : Le printemps prochain, au plus tard.
Mme SMITH : Il faudra sans doute aller à leur mariage.
M. SMITH : Il faudra leur faire un cadeau de noces. Je me demande lequel ?
Mme SMITH : Pourquoi ne leur offririons-nous pas un des sept plateaux d'argent dont on nous a fait don à notre mariage à nous et qui ne nous ont jamais servi à rien ?
Court silence. La pendule sonne deux fois.
Mme SMITH : C'est triste pour elle d'être demeurée veuve si jeune.
M. SMITH : Heureusement qu'ils n'ont pas eu d'enfants.
Mme SMITH : Il ne leur manquait plus que cela ! Des enfants ! Pauvre femme, qu'est-ce qu'elle en aurait fait !
M. SMITH : Elle est encore jeune. Elle peut très bien se remarier. Le deuil lui va si bien.
Mme SMITH : Mais qui prendra soin des enfants ? Tu sais bien qu'ils ont un garçon et une fille. Comment s'appellent-ils ?
M. SMITH : Bobby et Bobby comme leurs parents. L'oncle de Bobby Watson, le vieux Bobby Watson est riche et il aime le garçon. Il pourrait très bien se charger de l'éducation de Bobby.
Mme SMITH : Ce serait naturel. Et la tante de Bobby Watson, la vieille Bobby Watson pourrait très bien, à son tour, se charger de l'éducation de Bobby Watson, la fille de Bobby Watson. Comme ça, la maman de Bobby Watson, Bobby, pourrait se remarier. Elle a quelqu'un en vue ?
M. SMITH : Oui, un cousin de Bobby Watson.
Mme SMITH : Qui ? Bobby Watson ?
M. SMITH : De quel Bobby Watson parles-tu ?
Mme SMITH : De Bobby Watson, le fils du vieux Bobby Watson l'autre oncle de Bobby Watson, le mort.
M. SMITH : Non, ce n'est pas celui-là, c'est un autre. C'est Bobby Watson, le fils de la vieille Bobby Watson la tante de Bobby Watson, le mort.
Mme SMITH : Tu veux parler de Bobby Watson, le commis-voyageur ?
M. SMITH : Tous les Bobby Watson sont commis-voyageurs.
Mme SMITH : Quel dur métier ! Pourtant, on y fait de bonnes affaires.
M. SMITH : Oui, quand il n'y a pas de concurrence.
Mme SMITH : Et quand n'y a-t-il pas de concurrence ?
M. SMITH : Le mardi, le jeudi et le mardi.
Mme SMITH : Ah ! trois jours par semaine ? Et que fait Bobby Watson pendant ce temps-là ?
M. SMITH : Il se repose, il dort.
Mme SMITH : Mais pourquoi ne travaille-t-il pas pendant ces trois jours s'il n'y a pas de concurrence ?
M. SMITH : Je ne peux pas tout savoir. Je ne peux pas répondre à toutes tes questions idiotes !
Mme SMITH, offensée : Tu dis ça pour m'humilier ?
M. SMITH, tout souriant : Tu sais bien que non.
Mme SMITH : Les hommes sont tous pareils ! Vous restez là, toute la journée, la cigarette à la bouche ou bien vous vous mettez de la poudre et vous fardez vos lèvres, cinquante fois par jour, si vous n'êtes pas en train de boire sans arrêt !
M. SMITH : Mais qu'est-ce que tu dirais si tu voyais les hommes faire comme les femmes, fumer toute la journée, se poudrer, se mettre du rouge aux lèvres, boire du whisky ?
Mme SMITH : Quant à moi, je m'en fiche ! Mais si tu dis ça pour m'embêter, alors... je n'aime pas ce genre de plaisanterie, tu le sais bien !
Elle jette les chaussettes très loin et montre ses dents. Elle se lève.
M. SMITH, se lève à son tour et va vers sa femme, tendrement : Oh ! mon petit poulet rôti, pourquoi craches-tu du feu ! tu sais bien que je dis ça pour rire ! (Il la prend par la taille et l'embrasse.) Quel ridicule couple de vieux amoureux nous faisons ! Viens, nous allons éteindre et nous allons faire dodo !
La scène 1 lue par Eugène Ionesco.
Vocabulaire utile au niveau B1.
II, III, IV.
SCÈNE II
LES MÊMES ET MARY
MARY, entrant : Je suis la bonne. J'ai passé un après-midi très agréable. J'ai été au cinéma avec un homme et j'ai vu un film avec des femmes. À la sortie du cinéma, nous sommes allés boire de l'eau-de-vie et du lait et puis on a lu le journal.
Mme SMITH : J'espère que vous avez passé un après-midi très agréable, que vous êtes allée au cinéma avec un homme et que vous avez bu de l'eau-de-vie et du lait.
M. SMITH : Et le journal !
MARY : Mme et M. Martin, vos invités, sont à la porte. Ils m'attendaient. Ils n'osaient pas entrer tout seuls. Ils devaient dîner avec vous, ce soir.
Mme SMITH : Ah oui. Nous les attendions. Et on avait faim. Comme on ne les voyait plus venir, on allait manger sans eux. On n'a rien mangé, de toute la journée. Vous n'auriez pas dû vous absenter !
MARY : C'est vous qui m'avez donné la permis sion.
M. SMITH : On ne l'a pas fait exprès !
MARY, éclate de rire. Puis, elle pleure. Elle sourit : Je me suis acheté un pot de chambre.
Mme SMITH : Ma chère Mary, veuillez ouvrir la porte et faites entrer M. et Mme Martin, s'il vous plaît. Nous allons vite nous habiller.
Mme et M. Smith sortent à droite. Mary ouvre la porte à gauche par laquelle entrent M. et Mme Martin.
SCÈNE III
MARY, LES ÉPOUX MARTIN
MARY : Pourquoi êtes-vous venus si tard ! Vous n'êtes pas polis. Il faut venir à l'heure. Compris ? Asseyez-vous quand même là, et attendez, maintenant.
SCÈNE IV
LES MÊMES, MOINS MARY
Mme et M. Martin s'assoient l'un en face de l'autre, sans se parler. Ils se sourient, avec timidité.
M. MARTIN (le dialogue qui suit doit être dit d'une voix traînante, monotone, un peu chantante, nullement nuancée) : Mes excuses, madame, mais il me semble, si je ne me trompe, que je vous ai déjà rencontrée quelque part.
Mme MARTIN : À moi aussi, monsieur, il me semble que je vous ai déjà rencontré quelque part.
M. MARTIN : Ne vous aurais-je pas déjà aperçue, madame, à Manchester, par hasard ?
Mme MARTIN : C'est très possible. Moi, je suis originaire de la ville de Manchester ! Mais je ne me souviens pas très bien, monsieur, je ne pourrais pas dire si je vous y ai aperçu, ou non !
M. MARTIN : Mon Dieu, comme c'est curieux ! Moi aussi je suis originaire de la ville de Manchester, madame !
Mme MARTIN : Comme c'est curieux !
M. MARTIN : Comme c'est curieux !... Seulement, moi, madame, j'ai quitté la ville de Manchester, il y a cinq semaines, environ.
Mme MARTIN : Comme c'est curieux ! quelle bizarre coïncidence ! Moi aussi, monsieur, j'ai quitté la ville de Manchester, il y a cinq semaines, environ.
M. MARTIN : J'ai pris le train d'une demie après huit le matin, qui arrive à Londres à un quart avant cinq, madame.
Mme MARTIN : Comme c'est curieux ! comme c'est bizarre ! et quelle coïncidence ! J'ai pris le même train, monsieur, moi aussi !
M. MARTIN : Mon Dieu, comme c'est curieux ! peut-être bien alors, madame, que je vous ai vue dans le train ?
Mme MARTIN : C'est bien possible, ce n'est pas exclu, c'est plausible et, après tout, pourquoi pas !... Mais je n'en ai aucun souvenir, monsieur !
M. MARTIN : Je voyageais en deuxième classe, madame. Il n'y a pas de deuxième classe en Angleterre, mais je voyage quand même en deuxième classe.
Mme MARTIN : Comme c'est bizarre, que c'est curieux, et quelle coïncidence ! moi aussi, monsieur, je voyageais en deuxième classe !
M. MARTIN : Comme c'est curieux ! Nous nous sommes peut-être bien rencontrés en deuxième classe, chère madame !
Mme MARTIN : La chose est bien possible et ce n'est pas du tout exclu. Mais je ne m'en souviens pas très bien, cher monsieur !
M. MARTIN : Ma place était dans le wagon no 8, sixième compartiment, madame !
Mme MARTIN : Comme c'est curieux ! ma place aussi était dans le wagon no 8, sixième compartiment, cher monsieur !
M. MARTIN : Comme c'est curieux et quelle coïncidence bizarre ! Peut-être nous sommes-nous rencontrés dans le sixième compartiment, chère madame ?
Mme MARTIN : C'est bien possible, après tout ! Mais je ne m'en souviens pas, cher monsieur !
M. MARTIN : À vrai dire, chère madame, moi non plus je ne m'en souviens pas, mais il est possible que nous nous soyons aperçus là, et si j'y pense bien, la chose me semble même très possible !
Mme MARTIN : Oh ! vraiment, bien sûr, vraiment, monsieur !
M. MARTIN : Comme c'est curieux !... J'avais la place N° 3, près de la fenêtre, chère madame.
Mme MARTIN : Oh, mon Dieu, comme c'est curieux et comme c'est bizarre, j'avais la place N° 6, près de la fenêtre, en face de vous, cher monsieur.
M. MARTIN : Oh, mon Dieu, comme c'est curieux et quelle coïncidence !... Nous étions donc vis-à-vis, chère madame ! C'est là que nous avons dû nous voir !
Mme MARTIN : Comme c'est curieux ! C'est possible mais je ne m'en souviens pas, monsieur !
M. MARTIN : À vrai dire, chère madame, moi non plus je ne m'en souviens pas. Cependant, il est très possible que nous nous soyons vus à cette occasion.
Mme MARTIN : C'est vrai, mais je n'en suis pas sûre du tout, monsieur.
M. MARTIN : Ce n'était pas vous, chère madame, la dame qui m'avait prié de mettre sa valise dans le filet et qui ensuite m'a remercié et m'a permis de fumer ?
Mme MARTIN : Mais si, ça devait être moi, monsieur ! Comme c'est curieux, comme c'est curieux, et quelle coïncidence !
M. MARTIN : Comme c'est curieux, comme c'est bizarre, quelle coïncidence ! Eh bien alors, alors, nous nous sommes peut-être connus à ce moment-là, madame ?
Mme MARTIN : Comme c'est curieux et quelle coïncidence ! c'est bien possible, cher monsieur ! Cependant, je ne crois pas m'en souvenir.
M. MARTIN : Moi non plus, madame.
Un moment de silence. La pendule sonne 2-1.
M. MARTIN : Depuis que je suis arrivé à Londres, j'habite rue Bromfield, chère madame.
Mme MARTIN : Comme c'est curieux, comme c'est bizarre ! moi aussi, depuis mon arrivée à Londres j'habite rue Bromfield, cher monsieur.
M. MARTIN : Comme c'est curieux, mais alors, mais alors, nous nous sommes peut-être rencontrés rue Bromfield, chère madame.
Mme MARTIN : Comme c'est curieux ; comme c'est bizarre ! c'est bien possible, après tout ! Mais je ne m'en souviens pas, cher monsieur.
M. MARTIN : Je demeure au N° 19, chère madame.
Mme MARTIN : Comme c'est curieux, moi aussi j'habite au N° 19, cher monsieur.
M. MARTIN : Mais alors, mais alors, mais alors, mais alors, mais alors, nous nous sommes peut-être vus dans cette maison, chère madame ?
Mme MARTIN : C'est bien possible, mais je ne m'en souviens pas, cher monsieur.
M. MARTIN : Mon appartement est au cinquième étage, c'est le N° 8, chère madame.
Mme MARTIN : Comme c'est curieux, mon Dieu, comme c'est bizarre ! et quelle coïncidence ! moi aussi j'habite au cinquième étage, dans l'appartement N° 8, cher monsieur !
M. MARTIN, songeur : Comme c'est curieux, comme c'est curieux, comme c'est curieux et quelle coïncidence ! vous savez, dans ma chambre à coucher j'ai un lit. Mon lit est couvert d'un édredon vert. Cette chambre, avec ce lit et son édredon vert, se trouve au fond du corridor, entre les water et la bibliothèque, chère madame !
Mme MARTIN : Quelle coïncidence, ah mon Dieu, quelle coïncidence ! Ma chambre à coucher a, elle aussi, un lit avec un édredon vert et se trouve au fond du corridor, entre les water, cher monsieur, et la bibliothèque !
M. MARTIN : Comme c'est bizarre, curieux, étrange ! alors, madame, nous habitons dans la même chambre et nous dormons dans le même lit, chère madame. C'est peut-être là que nous nous sommes rencontrés !
Mme MARTIN : Comme c'est curieux et quelle coïncidence ! C'est bien possible que nous nous y soyons rencontrés, et peut-être même la nuit dernière. Mais je ne m'en souviens pas, cher monsieur !
M. MARTIN : J'ai une petite fille, ma petite fille, elle habite avec moi, chère madame. Elle a deux ans, elle est blonde, elle a un œil blanc et un œil rouge, elle est très jolie, elle s'appelle Alice, chère madame.
Mme MARTIN : Quelle bizarre coïncidence ! moi aussi j'ai une petite fille, elle a deux ans, un œil blanc et un œil rouge, elle est très jolie et s'appelle aussi Alice, cher monsieur !
M. MARTIN, même voix traînante, monotone : Comme c'est curieux et quelle coïncidence ! et bizarre ! c'est peut-être la même, chère madame !
Mme MARTIN : Comme c'est curieux ! c'est bien possible, cher monsieur.
Un assez long moment de silence... La pendule sonne vingt-neuf fois.
M. MARTIN, après avoir longuement réfléchi, se lève lentement et, sans se presser, se dirige vers Mme Martin qui, surprise par l'air solennel de M. Martin, s'est levée, elle aussi, tout doucement ; M. Martin a la même voix rare, monotone, vaguement chantante : Alors, chère madame, je crois qu'il n'y a pas de doute, nous nous sommes déjà vus et vous êtes ma propre épouse... Élisabeth, je t'ai retrouvée !
Mme MARTIN s'approche de M. Martin sans se presser. Ils s'embrassent sans expression. La pendule sonne une fois, très fort. Le coup de la pendule doit être si fort qu'il doit faire sursauter les spectateurs. Les époux Martin ne l'entendent pas.
Mme MARTIN : Donald, c'est toi, darling !
Ils s'assoient dans le même fauteuil, se tiennent embrassés et s'endorment. La pendule sonne encore plusieurs fois. Mary, sur la pointe des pieds, un doigt sur les lèvres, entre doucement en scène et s'adresse au public.
Scènes II, III et IV lues par Eugène Ionesco.
Vocabulaire utile au niveau B1.
V, VI, VII.
SCÈNE V
LES MÊMES ET MARY
MARY : Élisabeth et Donald sont, maintenant, trop heureux pour pouvoir m'entendre. Je puis donc vous révéler un secret. Élisabeth n'est pas Élisabeth, Donald n'est pas Donald. En voici la preuve : l'enfant dont parle Donald n'est pas la fille d'Élisabeth, ce n'est pas la même personne. La fillette de Donald a un œil blanc et un autre rouge tout comme la fillette d'Élisabeth. Mais tandis que l'enfant de Donald a l'œil blanc à droite et l'œil rouge à gauche, l'enfant d'Élisabeth, lui, a l'œil rouge à droite et le blanc à gauche ! Ainsi tout le système d'argumentation de Donald s'écroule en se heurtant à ce dernier obstacle qui anéantit toute sa théorie. Malgré les coïncidences extraordinaires qui semblent être des preuves définitives, Donald et Élisabeth n'étant pas les parents du même enfant ne sont pas Donald et Élisabeth. Il a beau croire qu'il est Donald, elle a beau se croire Élisabeth. Il a beau croire qu'elle est Élisabeth. Elle a beau croire qu'il est Donald : ils se trompent amèrement. Mais qui est le véritable Donald ? Quelle est la véritable Élisabeth ? Qui donc a intérêt à faire durer cette confusion ? Je n'en sais rien. Ne tâchons pas de le savoir. Laissons les choses comme elles sont. (Elle fait quelques pas vers la porte, puis revient et s'adresse au public.) Mon vrai nom est Sherlock Holmes.
Elle sort.
SCÈNE VI
LES MÊMES SANS MARY
La pendule sonne tant qu'elle veut. Après de nombreux instants, Mme et M. Martin se séparent et reprennent les places qu'ils avaient au début.
M. MARTIN : Oublions, darling, tout ce qui ne s'est pas passé entre nous et, maintenant que nous nous sommes retrouvés, tâchons de ne plus nous perdre et vivons comme avant.
Mme MARTIN : Oui, darling.
SCÈNE VII
LES MÊMES ET LES SMITH
Mme et M. Smith entrent à droite, sans aucun changement dans leurs vêtements.
Mme SMITH : Bonsoir, chers amis ! excusez-nous de vous avoir fait attendre si longtemps. Nous avons pensé qu'on devait vous rendre les honneurs auxquels vous avez droit et, dès que nous avons appris que vous vouliez bien nous faire le plaisir de venir nous voir sans annoncer votre visite, nous nous sommes dépêchés d'aller revêtir nos habits de gala.
M. SMITH, furieux : Nous n'avons rien mangé toute la journée. Il y a quatre heures que nous vous attendons. Pourquoi êtes-vous venus en retard ?
Mme et M. Smith s'assoient en face des visiteurs. La pendule souligne les répliques, avec plus ou moins de force, selon le cas.
Les Martin, elle surtout, ont l'air embarrassé et timide. C'est pourquoi la conversation s'amorce difficilement et les mots viennent, au début, avec peine. Un long silence gêné au début, puis d'autres silences et hésitations par la suite.
M. SMITH : Hm.
Silence.
Mme SMITH : Hm, hm.
Silence.
Mme MARTIN : Hm, hm, hm.
Silence.
M. MARTIN : Hm, hm, hm, hm.
Silence.
Mme MARTIN : Oh, décidément.
Silence.
M. MARTIN : Nous sommes tous enrhumés.
Silence.
M. SMITH : Pourtant il ne fait pas froid.
Silence.
Mme SMITH : Il n'y a pas de courant d'air.
Silence.
M. MARTIN : Oh non, heureusement.
Silence.
M. SMITH : Ah, la la la la.
Silence.
M. MARTIN : Vous avez du chagrin ?
Silence.
Mme SMITH : Non. Il s'emmerde.
Silence.
Mme MARTIN : Oh, monsieur, à votre âge, vous ne devriez pas.
Silence.
M. SMITH : Le cœur n'a pas d'âge.
Silence.
M. MARTIN : C'est vrai.
Silence.
Mme SMITH : On le dit.
Silence.
Mme MARTIN : On dit aussi le contraire.
Silence.
M. SMITH : La vérité est entre les deux.
Silence.
M. MARTIN : C'est juste.
Silence.
Mme SMITH, aux époux Martin : Vous qui voyagez beaucoup, vous devriez pourtant avoir des choses intéressantes à nous raconter.
M. MARTIN, à sa femme : Dis, chérie, qu'est-ce que tu as vu aujourd'hui ?
Mme MARTIN : Ce n'est pas la peine, on ne me croirait pas.
M. SMITH : Nous n'allons pas mettre en doute votre bonne foi !
Mme SMITH : Vous nous offenseriez si vous le pensiez.
M. MARTIN, à sa femme : Tu les offenserais, chérie, si tu le pensais...
Mme MARTIN, gracieuse : Eh bien, j'ai assisté aujourd'hui à une chose extraordinaire. Une chose incroyable.
M. MARTIN : Dis vite, chérie.
M. SMITH : Ah, on va s'amuser
Mme SMITH : Enfin !
Mme MARTIN : Eh bien, aujourd'hui, en allant au marché pour acheter des légumes qui sont de plus en plus chers...
Mme SMITH : Qu'est-ce que ça va devenir !
M. SMITH : Il ne faut pas interrompre, chérie, vilaine.
Mme MARTIN : J'ai vu, dans la rue, à côté d'un café, un monsieur convenablement vêtu, âgé d'une cinquantaine d'années, même pas, qui...
M. SMITH : Qui, quoi ?
Mme SMITH : Qui, quoi ?
M. SMITH, à sa femme : Faut pas interrompre, chérie, tu es dégoûtante.
Mme SMITH : Chéri, c'est toi, qui as interrompu le premier, mufle.
M. MARTIN : Chut. (À sa femme.) Qu'est-ce qu'il faisait, le monsieur ?
Mme MARTIN : Eh bien, vous allez dire que j'invente, il avait mis un genou par terre et se tenait penché.
M. MARTIN, M. SMITH, Mme SMITH : Oh !
Mme MARTIN : Oui, penché.
M. SMITH : Pas possible.
Mme MARTIN : Si, penché. Je me suis approchée de lui pour voir ce qu'il faisait...
M. SMITH : Eh bien ?
Mme MARTIN : Il nouait les lacets de sa chaussure qui s'étaient défaits.
LES TROIS AUTRES : Fantastique !
M. SMITH : Si ce n'était pas vous, je ne le croirais pas.
M. MARTIN : Pourquoi pas ? On voit des choses encore plus extraordinaires, quand on circule. Ainsi, aujourd'hui, moi-même, j'ai vu dans le métro, assis sur une banquette, un monsieur qui lisait tranquillement son journal.
Mme SMITH : Quel original !
M. SMITH : C'était peut-être le même !
On entend sonner à la porte d'entrée.
M. SMITH : Tiens, on sonne.
Mme SMITH : Il doit y avoir quelqu'un. Je vais voir. (Elle va voir. Elle ouvre et revient.) Personne.
Elle se rassoit.
M. MARTIN : Je vais vous donner un autre exemple...
Sonnette.
M. SMITH : Tiens, on sonne.
Mme SMITH : Ça doit être quelqu'un. Je vais voir. (Elle va voir. Elle ouvre et revient.) Personne.
Elle revient à sa place.
M. MARTIN, qui a oublié où il en est : Euh !...
Mme MARTIN : Tu disais que tu allais donner un autre exemple.
M. MARTIN : Ah oui...
Sonnette.
M. SMITH : Tiens, on sonne.
Mme SMITH : Je ne vais plus ouvrir.
M. SMITH : Oui, mais il doit y avoir quelqu'un !
Mme SMITH : La première fois, il n'y avait personne. La deuxième fois, non plus. Pourquoi crois-tu qu'il y aura quelqu'un maintenant ?
M. SMITH : Parce qu'on a sonné !
Mme MARTIN : Ce n'est pas une raison.
M. MARTIN : Comment ? Quand on entend sonner à la porte, c'est qu'il y a quelqu'un à la porte, qui sonne pour qu'on lui ouvre la porte.
Mme MARTIN : Pas toujours. Vous avez vu tout à l'heure !
M. MARTIN : La plupart du temps, si.
M. SMITH : Moi, quand je vais chez quelqu'un, je sonne pour entrer. Je pense que tout le monde fait pareil et que chaque fois qu'on sonne c'est qu'il y a quelqu'un.
Mme SMITH : Cela est vrai en théorie. Mais dans la réalité les choses se passent autrement. Tu as bien vu tout à l'heure.
Mme MARTIN : Votre femme a raison.
M. MARTIN : Oh ! vous, les femmes, vous vous défendez toujours l'une l'autre.
Mme SMITH : Eh bien, je vais aller voir. Tu ne diras pas que je suis entêtée, mais tu verras qu'il n'y a personne ! (Elle va voir. Elle ouvre la porte et la referme.) Tu vois, il n'y a personne.
Elle revient à sa place.
Mme SMITH : Ah ! ces hommes qui veulent toujours avoir raison et qui ont toujours tort !
On entend de nouveau sonner.
M. SMITH : Tiens, on sonne. Il doit y avoir quelqu'un.
Mme SMITH, qui fait une crise de colère : Ne m'envoie plus ouvrir la porte. Tu as vu que c'était inutile. L'expérience nous apprend que lorsqu'on entend sonner à la porte, c'est qu'il n'y a jamais personne.
Mme MARTIN : Jamais.
M. MARTIN : Ce n'est pas sûr.
M. SMITH : C'est même faux. La plupart du temps, quand on entend sonner à la porte, c'est qu'il y a quelqu'un.
Mme SMITH : Il ne veut pas en démordre.
Mme MARTIN : Mon mari aussi est très têtu.
M. SMITH : Il y a quelqu'un.
M. MARTIN : Ce n'est pas impossible.
Mme SMITH, à son mari : Non.
M. SMITH : Si.
Mme SMITH : Je te dis que non. En tout cas, tu ne me dérangeras plus pour rien. Si tu veux aller voir, vas-y toi-même !
M. SMITH : J'y vais.
Mme Smith hausse les épaules. Mme Martin hoche la tête.
M. SMITH, va ouvrir : Ah ! how do you do ! (Il jette un regard à Mme Smith et aux époux Martin qui sont tous surpris.) C'est le capitaine des pompiers !
Scènes V, VI et VII lue par Eugène Ionesco.
Vocabulaire utile - Scène V et VI.
Vocabulaire utile - Scène VII.
VIII, IX, X, XI
SCÈNE VIII
LES MÊMES, LE CAPITAINE DES POMPIERS
LE POMPIER (Il a, bien entendu, un énorme casque qui brille et un uniforme) : Bonjour, mesdames et messieurs. (Les gens sont encore un peu étonnés. Mme Smith, fâchée, tourne la tête et ne répond pas à son salut.) Bonjour, madame Smith. Vous avez l'air fâché.
Mme SMITH : Oh !
M. SMITH : C'est que, voyez-vous... ma femme est un peu humiliée de ne pas avoir eu raison.
M. MARTIN : Il y a eu, monsieur le Capitaine des pompiers, une controverse entre madame et monsieur Smith.
Mme SMITH, à M. Martin : Ça ne vous regarde pas ! (À M. Smith) Je te prie de ne pas mêler les étrangers à nos querelles familiales.
M. SMITH : Oh, chérie, ce n'est pas bien grave. Le Capitaine est un vieil ami de la maison. Sa mère me faisait la cour, son père, je le connaissais. Il m'avait demandé de lui donner ma fille en mariage quand j'en aurais une. Il est mort en attendant.
M. MARTIN : Ce n'est ni sa faute à lui ni la vôtre.
LE POMPIER : Enfin, de quoi s'agit-il ?
Mme SMITH : Mon mari prétendait...
M. SMITH : Non, c'est toi qui prétendais.
M. MARTIN : Oui, c'est elle.
Mme MARTIN : Non, c'est lui.
LE POMPIER : Ne vous énervez pas. Racontez-moi ça, madame Smith.
Mme SMITH : Eh bien, voilà. Ça me gêne beaucoup de vous parler franchement, mais un pompier est aussi un confesseur.
LE POMPIER : Eh bien ?
Mme SMITH : On se disputait parce que mon mari disait que lorsqu'on entend sonner à la porte, il y a toujours quelqu'un.
M. MARTIN : La chose est plausible.
Mme SMITH : Et moi, je disais que chaque fois que l'on sonne, c'est qu'il n'y a personne.
Mme MARTIN : La chose peut paraître étrange.
Mme SMITH : Mais elle est prouvée, non point par des démonstrations théoriques, mais par des faits.
M. SMITH : C'est faux, puisque le pompier est là. Il a sonné, j'ai ouvert, il était là.
Mme MARTIN : Quand ?
M. MARTIN : Mais tout de suite.
Mme SMITH : Oui, mais ce n'est qu'après avoir entendu sonner une quatrième fois que l'on a trouvé quelqu'un. Et la quatrième fois ne compte pas.
Mme MARTIN : Toujours. Il n'y a que les trois premières qui comptent.
M. SMITH : Monsieur le Capitaine, laissez-moi vous poser, à mon tour, quelques questions.
LE POMPIER : Allez-y.
M. SMITH : Quand j'ai ouvert et que je vous ai vu, c'était bien vous qui aviez sonné ?
LE POMPIER : Oui, c'était moi.
M. MARTIN : Vous étiez à la porte ? Vous sonniez pour entrer ?
LE POMPIER : Je ne le nie pas.
M. SMITH, à sa femme, victorieusement : Tu vois ? j'avais raison. Quand on entend sonner, c'est que quelqu'un sonne. Tu ne peux pas dire que le Capitaine n'est pas quelqu'un.
Mme SMITH : Certainement pas. Je te répète que je te parle seulement des trois premières fois puisque la quatrième ne compte pas.
Mme MARTIN : Et quand on a sonné la première fois, c'était vous ?
LE POMPIER : Non, ce n'était pas moi.
Mme MARTIN : Vous voyez ? On sonnait et il n'y avait personne.
M. MARTIN : C'était peut-être quelqu'un d'autre ?
M. SMITH : Il y avait longtemps que vous étiez à la porte ?
LE POMPIER : Trois quarts d'heure.
M. SMITH : Et vous n'avez vu personne ?
LE POMPIER : Personne. J'en suis sûr.
Mme MARTIN : Est-ce que vous avez entendu sonner la deuxième fois ?
LE POMPIER : Oui, ce n'était pas moi non plus. Et il n'y avait toujours personne.
Mme SMITH : Victoire ! J'ai eu raison.
M. SMITH, à sa femme : Pas si vite. (Au pompier.) Et qu'est-ce que vous faisiez à la porte ?
LE POMPIER : Rien. Je restais là. Je pensais à des tas de choses.
M. MARTIN, au pompier : Mais la troisième fois... ce n'est pas vous qui aviez sonné ?
LE POMPIER : Si, c'était moi.
M. SMITH : Mais quand on a ouvert, on ne vous a pas vu.
LE POMPIER : C'est parce que je me suis caché... pour rire.
Mme SMITH : Ne riez pas, monsieur le Capitaine. L'affaire est trop triste.
M. MARTIN : En somme, nous ne savons toujours pas si, lorsqu'on sonne à la porte, il y a quelqu'un ou non !
Mme SMITH : Jamais personne.
M. SMITH : Toujours quelqu'un.
LE POMPIER : Je vais vous mettre d'accord. Vous avez un peu raison tous les deux. Lorsqu'on sonne à la porte, des fois il y a quelqu'un, d'autres fois il n'y a personne.
M. MARTIN : Ça me paraît logique.
Mme MARTIN : Je le crois aussi.
LE POMPIER : Les choses sont simples, en réalité. (Aux époux Smith.) Embrassez-vous.
Mme SMITH : On s'est déjà embrassé tout à l'heure.
M. MARTIN : Ils s'embrasseront demain. Ils ont tout le temps.
Mme SMITH : Monsieur le Capitaine, puisque vous nous avez aidés à mettre tout cela au clair, mettez-vous à l'aise, enlevez votre casque et asseyez-vous un instant.
LE POMPIER : Excusez-moi, mais je ne peux pas rester longtemps. Je veux bien enlever mon casque, mais je n'ai pas le temps de m'asseoir. (Il s'assoit, sans enlever son casque.) Je vous avoue que je suis venu chez vous pour tout à fait autre chose. Je suis en mission de service.
Mme SMITH : Et qu'est-ce qu'il y a pour votre service, monsieur le Capitaine ?
LE POMPIER : Je vais vous prier de vouloir bien excuser mon indiscrétion (très embarrassé) ; euh (il montre du doigt les époux Martin)... puis-je... devant eux...
Mme MARTIN : Ne vous gênez pas.
M. MARTIN : Nous sommes de vieux amis. Ils nous racontent tout.
M. SMITH : Dites.
LE POMPIER : Eh bien, voilà. Est-ce qu'il y a le feu chez vous ?
Mme SMITH : Pourquoi nous demandez-vous ça ?
LE POMPIER : C'est parce que... excusez-moi, j'ai l'ordre d'éteindre tous les incendies dans la ville.
Mme MARTIN : Tous ?
LE POMPIER : Oui, tous.
Mme SMITH, confuse : Je ne sais pas... je ne crois pas, voulez-vous que j'aille voir ?
M. SMITH, reniflant : Il ne doit rien y avoir. Ça ne sent pas le roussi.
LE POMPIER, désolé : Rien du tout ? Vous n'auriez pas un petit feu de cheminée, quelque chose qui brûle dans le grenier ou dans la cave ? Un petit début d'incendie, au moins ?
Mme SMITH : Écoutez, je ne veux pas vous faire de la peine mais je pense qu'il n'y a rien chez nous pour le moment. Je vous promets de vous avertir dès qu'il y aura quelque chose.
LE POMPIER : N'y manquez pas, vous me rendriez service.
Mme SMITH : C'est promis.
LE POMPIER, aux époux Martin : Et chez vous, ça ne brûle pas non plus ?
Mme MARTIN : Non, malheureusement.
M. MARTIN, au pompier : Les affaires vont plutôt mal, en ce moment !
LE POMPIER : Très mal. Il n'y a presque rien, quelques bricoles, une cheminée, une grange. Rien de sérieux. Ça ne rapporte pas. Et comme il n'y a pas de rendement, la prime à la production est très maigre.
M. SMITH : Rien ne va. C'est partout pareil. Le commerce, l'agriculture, cette année c'est comme pour le feu, ça ne marche pas.
M. MARTIN : Pas de blé, pas de feu.
LE POMPIER : Pas d'inondation non plus.
Mme SMITH : Mais il y a du sucre.
M. SMITH : C'est parce qu'on le fait venir de l'étranger.
Mme MARTIN : Pour les incendies, c'est plus difficile. Trop de taxes !
LE POMPIER : Il y a tout de même, mais c'est assez rare aussi, une asphyxie au gaz, ou deux. Ainsi, une jeune femme s'est asphyxiée, la semaine dernière, elle avait laissé le gaz ouvert.
Mme MARTIN : Elle l'avait oublié ?
LE POMPIER : Non, mais elle a cru que c'était son peigne.
M. SMITH : Ces confusions sont toujours dangereuses !
Mme SMITH : Est-ce que vous êtes allé voir chez le marchand d'allumettes ?
LE POMPIER : Rien à faire. Il est assuré contre l'incendie.
M. MARTIN : Allez donc voir, de ma part, le vicaire de Wakefield !
LE POMPIER : Je n'ai pas le droit d'éteindre le feu chez les prêtres. L'Évêque se fâcherait. Ils éteignent leurs feux tout seuls ou bien ils le font éteindre par des vestales.
M. SMITH : Essayez voir chez Durand.
LE POMPIER : Je ne peux pas non plus. Il n'est pas anglais. Il est naturalisé seulement. Les naturalisés ont le droit d'avoir des maisons mais pas celui de les faire éteindre si elles brûlent.
Mme SMITH : Pourtant, quand le feu s'y est mis l'année dernière, on l'a bien éteint quand même !
LE POMPIER : Il a fait ça tout seul. Clandestinement. Oh, ce n'est pas moi qui irais le dénoncer.
M. SMITH : Moi non plus.
Mme SMITH : Puisque vous n'êtes pas trop pressé, monsieur le Capitaine, restez encore un peu. Vous nous feriez plaisir.
LE POMPIER : Voulez-vous que je vous raconte des anecdotes ?
Mme SMITH : Oh, bien sûr, vous êtes charmant.
Elle l'embrasse.
M. SMITH, Mme MARTIN, M. MARTIN : Oui, oui, des anecdotes, bravo !
Ils applaudissent.
M. SMITH : Et ce qui est encore plus intéressant, c'est que les histoires de pompier sont vraies, toutes, et vécues.
LE POMPIER : Je parle de choses que j'ai expérimentées moi-même. La nature, rien que la nature. Pas les livres.
M. MARTIN : C'est exact, la vérité ne se trouve d'ailleurs pas dans les livres, mais dans la vie.
Mme SMITH : Commencez !
M. MARTIN : Commencez !
Mme MARTIN : Silence, il commence.
LE POMPIER toussote plusieurs fois : Excusez-moi, ne me regardez pas comme ça. Vous me gênez. Vous savez que je suis timide.
Mme SMITH : Il est charmant !
Elle l'embrasse.
LE POMPIER : Je vais tâcher de commencer quand même. Mais promettez-moi de ne pas écouter.
Mme MARTIN : Mais, si on n'écoutait pas, on ne vous entendrait pas.
LE POMPIER : Je n'y avais pas pensé !
Mme SMITH : Je vous l'avais dit : c'est un gosse.
M. MARTIN, M. SMITH : Oh, le cher enfant !
Ils l'embrassent.
Mme MARTIN : Courage.
LE POMPIER : Eh bien, voilà. (Il toussote encore, puis commence d'une voix que l'émotion fait trembler.) « Le Chien et le bœuf », fable expérimentale : une fois, un autre bœuf demandait à un autre chien : « pourquoi n'as-tu pas avalé ta trompe ? » « Pardon, répondit le chien, c'est parce que j'avais cru que j'étais éléphant. »
Mme MARTIN : Quelle est la morale ?
LE POMPIER : C'est à vous de la trouver.
M. SMITH : Il a raison.
Mme SMITH, furieuse : Une autre.
LE POMPIER : Un jeune veau avait mangé trop de verre pilé. En conséquence, il fut obligé d'accoucher. Il mit au monde une vache. Cependant, comme le veau était un garçon, la vache ne pouvait pas l'appeler « maman ». Elle ne pouvait pas lui dire « papa » non plus, parce que le veau était trop petit. Le veau fut alors obligé de se marier avec une personne et la mairie prit alors toutes les mesures édictées par les circonstances à la mode.
M. SMITH : À la mode de Caen.
M. MARTIN : Comme les tripes.
LE POMPIER : Vous la connaissiez donc ?
Mme SMITH : Elle était dans tous les journaux.
Mme MARTIN : Ça s'est passé pas loin de chez nous.
LE POMPIER : Je vais vous en dire une autre. « Le Coq. » Une fois, un coq voulut faire le chien. Mais il n'eut pas de chance, car on le reconnut tout de suite.
Mme SMITH : Par contre, le chien qui voulut faire le coq n'a jamais été reconnu.
M. SMITH : Je vais vous en dire une, à mon tour : « Le Serpent et le renard ». Une fois, un serpent s'approchant d'un renard lui dit : « Il me semble que je vous connais ! » Le renard lui répondit : « Moi aussi. » « Alors, dit le serpent, donnez-moi de l'argent. » « Un renard ne donne pas d'argent », répondit le rusé animal qui, pour s'échapper, sauta dans une vallée profonde pleine de fraisiers et de miel de poule. Le serpent l'y attendait déjà, en riant d'un rire méphistophélique. Le renard sortit son couteau en hurlant : « Je vais t'apprendre à vivre ! » puis s'enfuit, en tournant le dos. Il n'eut pas de chance. Le serpent fut plus vif. D'un coup de poing bien choisi, il frappa le renard en plein front, qui se brisa en mille morceaux, tout en s'écriant : « Non ! Non ! Quatre fois non ! Je ne suis pas ta fille. »
Mme MARTIN : C'est intéressant.
Mme SMITH : Ce n'est pas mal.
M. MARTIN (il serre la main à M. Smith) : Mes félicitations.
LE POMPIER, jaloux : Pas fameuse. Et puis, je la connaissais.
M. SMITH : C'est terrible.
Mme SMITH : Mais ça n'a pas été vrai.
Mme MARTIN : Si. Malheureusement.
M. MARTIN, à Mme Smith : C'est votre tour, Madame.
Mme SMITH : J'en connais une seule. Je vais vous la dire. Elle s'intitule : « Le Bouquet ».
M. SMITH : Ma femme a toujours été romantique.
M. MARTIN : C'est une véritable Anglaise.
Mme SMITH : Voilà : Une fois, un fiancé avait apporté un bouquet de fleurs à sa fiancée qui lui dit « merci » ; mais avant qu'elle lui eût dit « merci », lui, sans dire un seul mot, lui prit les fleurs qu'il lui avait données pour lui donner une bonne leçon et, lui disant « je les reprends », il lui dit « au revoir » en les reprenant et s'éloigna par-ci, par-là.
M. MARTIN : Oh, charmant !
Il embrasse ou n'embrasse pas Mme Smith.
Mme MARTIN : Vous avez une femme, Monsieur Smith, dont tout le monde est jaloux.
M. SMITH : C'est vrai. Ma femme est l'intelligence même. Elle est même plus intelligente que moi. En tout cas, elle est beaucoup plus féminine. On le dit.
Mme SMITH, au pompier : Encore une, Capitaine.
LE POMPIER : Oh non, il est trop tard.
M. MARTIN : Dites quand même.
LE POMPIER : Je suis trop fatigué.
M. SMITH : Rendez-nous ce service.
M. MARTIN : Je vous en prie.
LE POMPIER : Non.
Mme MARTIN : Vous avez un cœur de glace. Nous sommes sur des charbons ardents.
Mme SMITH tombe à ses genoux, en sanglotant, ou ne le fait pas : Je vous en supplie.
LE POMPIER : Soit.
M. SMITH, à l'oreille de Mme Martin : Il accepte ! Il va encore nous embêter.
Mme MARTIN : Zut.
Mme SMITH : Pas de chance. J'ai été trop polie.
LE POMPIER : « Le Rhume » : Mon beau-frère avait, du côté paternel, un cousin germain dont un oncle maternel avait un beau-père dont le grand-père paternel avait épousé en secondes noces une jeune indigène dont le frère avait rencontré, dans un de ses voyages, une fille dont il s'était épris et avec laquelle il eut un fils qui se maria avec une pharmacienne intrépide qui n'était autre que la nièce d'un quartier-maître inconnu de la Marine britannique et dont le père adoptif avait une tante parlant couramment l'espagnol et qui était, peut-être, une des petites-filles d'un ingénieur, mort jeune, petit-fils lui-même d'un propriétaire de vignes dont on tirait un vin médiocre, mais qui avait un petit-cousin, casanier, adjudant, dont le fils avait épousé une bien jolie jeune femme, divorcée, dont le premier mari était le fils d'un sincère patriote qui avait su élever dans le désir de faire fortune une de ses filles qui put se marier avec un chasseur qui avait connu Rothschild et dont le frère, après avoir changé plusieurs fois de métier, se maria et eut une fille dont le bisaïeul, chétif, portait des lunettes que lui avait données un sien cousin, beau-frère d'un Portugais, fils naturel d'un meunier, pas trop pauvre, dont le frère de lait avait pris pour femme la fille d'un ancien médecin de campagne, lui-même frère de lait du fils d'un laitier, lui-même fils naturel d'un autre médecin de campagne, marié trois fois de suite dont la troisième femme...
M. MARTIN : J'ai connu cette troisième femme, si je ne me trompe. Elle mangeait du poulet dans un guêpier.
LE POMPIER : Ce n'était pas la même.
Mme SMITH : Chut !
LE POMPIER : Je dis : ... dont la troisième femme était la fille de la meilleure sage-femme de la région et qui, veuve de bonne heure...
M. SMITH : Comme ma femme.
LE POMPIER : ... s'était remariée avec un vitrier, plein d'entrain, qui avait fait, à la fille d'un chef de gare, un enfant qui avait su faire son chemin dans la vie...
Mme SMITH : Son chemin de fer...
M. MARTIN : Comme aux cartes.
LE POMPIER : Et avait épousé une marchande de neuf saisons, dont le père avait un frère, maire d'une petite ville, qui avait pris pour femme une institutrice blonde dont le cousin, pêcheur à la ligne...
M. MARTIN : À la ligne morte ?
LE POMPIER : ... avait pris pour femme une autre institutrice blonde, nommée elle aussi Marie, dont le frère s'était marié à une autre Marie, toujours institutrice blonde...
M. SMITH : Puisqu'elle est blonde, elle ne peut être que Marie.
LE POMPIER : ... et dont le père avait été élevé au Canada par une vieille femme qui était la nièce d'un curé dont la grand-mère attrapait, parfois, en hiver, comme tout le monde, un rhume.
Mme SMITH : Curieuse histoire. Presque incroyable.
M. MARTIN : Quand on s'enrhume, il faut prendre des rubans.
M. SMITH : C'est une précaution inutile, mais absolument nécessaire.
Mme MARTIN : Excusez-moi, monsieur le Capitaine, mais je n'ai pas très bien compris votre histoire. À la fin, quand on arrive à la grand-mère du prêtre, on s'empêtre.
M. SMITH : Toujours, on s'empêtre entre les pattes du prêtre.
Mme SMITH : Oh oui, Capitaine, recommencez ! tout le monde vous le demande.
LE POMPIER : Ah ! je ne sais pas si je vais pouvoir. Je suis en mission de service. Ça dépend de l'heure qu'il est.
Mme SMITH : Nous n'avons pas l'heure, chez nous.
LE POMPIER : Mais la pendule ?
M. SMITH : Elle marche mal. Elle a l'esprit de contradiction. Elle indique toujours le contraire de l'heure qu'il est.
Scène VIII lue par Eugène Ionesco.
Scène IX
Les mêmes, avec Mary.
MARY : Madame... monsieur...
Mme SMITH : Que voulez-vous ?
M. SMITH : Que venez-vous faire ici ?
MARY : Que madame et monsieur m'excusent... et ces dames et messieurs aussi... je voudrais... je voudrais... à mon tour... vous dire une anecdote.
Mme MARTIN : Qu'est-ce qu'elle dit ?
M. MARTIN : Je crois que la bonne de nos amis devient folle... Elle veut dire elle aussi une anecdote.
LE POMPIER : Pour qui se prend-elle ? (Il la regarde.) Oh !
Mme SMITH : De quoi vous mêlez-vous ?
M. SMITH : Vous êtes vraiment déplacée, Mary...
LE POMPIER : Oh ! mais c'est elle ! Pas possible.
M. SMITH : Et vous ?
MARY : Pas possible ! ici ?
Mme SMITH : Qu'est-ce que ça veut dire, tout ça !
M. SMITH : Vous êtes amis ?
LE POMPIER : Et comment donc !
Mary se jette au cou du pompier.
MARY : Heureuse de vous revoir... enfin !
M. et Mme SMITH : Oh !
M. SMITH : C'est trop fort, ici, chez nous, dans les environs de Londres.
Mme SMITH : Ce n'est pas convenable !...
LE POMPIER : C'est elle qui a éteint mes premiers feux.
MARY : Je suis son petit jet d'eau.
M. MARTIN : S'il en est ainsi... chers amis... ces sentiments sont explicables, humains, honorables...
Mme MARTIN : Tout ce qui est humain est honorable.
Mme SMITH : Je n'aime quand même pas la voir là... parmi nous...
M. SMITH : Elle n'a pas l'éducation nécessaire...
LE POMPIER : Oh, vous avez trop de préjugés.
Mme MARTIN : Moi je pense qu'une bonne, en somme, bien que cela ne me regarde pas, n'est jamais qu'une bonne...
M. MARTIN : Même si elle peut faire, parfois, un assez bon détective.
LE POMPIER : Lâche-moi.
MARY : Ne vous en faites pas !... Ils ne sont pas si méchants que ça.
M. SMITH : Hum... hum... vous êtes attendrissants, tous les deux, mais aussi un peu... un peu...
M. MARTIN : Oui, c'est bien le mot.
M. SMITH : ... Un peu trop voyants...
M. MARTIN : Il y a une pudeur britannique, excusez-moi encore une fois de préciser ma pensée, incomprise des étrangers, même spécialistes, grâce à laquelle, pour m'exprimer ainsi... enfin, je ne dis pas ça pour vous...
MARY : Je voulais vous raconter...
M. SMITH : Ne racontez rien...
MARY : Oh si !
Mme SMITH : Allez, ma petite Mary, allez gentiment à la cuisine y lire vos poèmes, devant la glace...
M. MARTIN : Tiens, sans être bonne, moi aussi je lis des poèmes devant la glace.
Mme MARTIN : Ce matin, quand tu t'es regardé dans la glace tu ne t'es pas vu.
M. MARTIN : C'est parce que je n'étais pas encore là...
MARY : Je pourrais, peut-être, quand même vous réciter un petit poème.
Mme SMITH : Ma petite Mary, vous êtes épouvantablement têtue.
MARY : Je vais vous réciter un poème, alors, c'est entendu ? C'est un poème qui s'intitule « Le Feu » en l'honneur du Capitaine.
Le Feu
Les polycandres brillaient dans les bois
Une pierre prit feu
Le château prit feu
La forêt prit feu
Les hommes prirent feu
Les femmes prirent feu
Les oiseaux prirent feu
Les poissons prirent feu
L'eau prit feu
Le ciel prit feu
La cendre prit feu
La fumée prit feu
Le feu prit feu
Tout prit feu
Prit feu, prit feu
Elle dit le poème poussée par les Smith hors de la pièce.
SCÈNE X
LES MÊMES, SANS MARY
Mme MARTIN : Ça m'a donné froid dans le dos .
M. MARTIN : Il y a pourtant une certaine chaleur dans ces vers...
LE POMPIER : J'ai trouvé ça merveilleux.
Mme SMITH : Tout de même...
M. SMITH : Vous exagérez...
LE POMPIER : Écoutez, c'est vrai... tout ça c'est très subjectif... mais ça c'est ma conception du monde. Mon rêve. Mon idéal... et puis ça me rappelle que je dois partir. Puisque vous n'avez pas l'heure, moi, dans trois quarts d'heure et seize minutes exactement j'ai un incendie, à l'autre bout de la ville28. Il faut que je me dépêche. Bien que ce ne soit pas grand-chose.
Mme SMITH : Qu'est-ce que ce sera ? Un petit feu de cheminée ?
LE POMPIER : Oh même pas. Un feu de paille et une petite brûlure d'estomac.
M SMITH : Alors, nous regrettons votre départ.
Mme SMITH : Vous avez été très amusant.
Mme MARTIN : Grâce à vous, nous avons passé un vrai quart d'heure cartésien.
LE POMPIER se dirige vers la sortie, puis s'arrête : À propos, et la Cantatrice chauve ?
Silence général, gêne.
Mme SMITH : Elle se coiffe toujours de la même façon29 !
LE POMPIER : Ah ! Alors au revoir, messieurs, dames.
M. MARTIN : Bonne chance, et bon feu !
LE POMPIER : Espérons-le. Pour tout le monde.
Le pompier s'en va. Tous le conduisent jusqu'à la porte et reviennent à leurs places.
SCÈNE XI
LES MÊMES, SANS LE POMPIER
Mme MARTIN : Je peux acheter un couteau de poche pour mon frère, mais vous ne
pouvez acheter l'Irlande pour votre grand-père.
M. SMITH : On marche avec les pieds, mais on se réchauffe à l'électricité ou au
charbon.
M. MARTIN : Celui qui vend aujourd'hui un bœuf, demain aura un œuf.
Mme SMITH : Dans la vie, il faut regarder par la fenêtre.
Mme MARTIN : On peut s'asseoir sur la chaise, lorsque la chaise n'en a pas.
M. SMITH : Il faut toujours penser à tout.
M. MARTIN : Le plafond est en haut, le plancher est en bas.
Mme SMITH : Quand je dis oui, c'est une façon de parler.
Mme MARTIN : À chacun son destin.
M. SMITH : Prenez un cercle, caressez-le, il deviendra vicieux !
Mme SMITH : Le maître d'école apprend à lire aux enfants, mais la chatte allaite ses
petits quand ils sont petits.
Mme MARTIN : Cependant que la vache nous donne ses queues.
M. SMITH : Quand je suis à la campagne, j'aime la solitude et le calme.
M. MARTIN : Vous n'êtes pas encore assez vieux pour cela.
Mme SMITH : Benjamin Franklin avait raison : vous êtes moins tranquille que lui.
Mme MARTIN : Quels sont les sept jours de la semaine ?
M. SMITH : Monday, Tuesday, Wednesday, Thursday, Friday, Saturday, Sunday.
M. MARTIN : Edward is a clerck ; his sister Nancy is a typist, and his brother William a
shop-assistant.
Mme SMITH : Drôle de famille !
Mme MARTIN : J'aime mieux un oiseau dans un champ qu'une chaussette dans une
brouette.
M. SMITH : Plutôt un filet dans un chalet, que du lait dans un palais.
M. MARTIN : La maison d'un Anglais est son vrai palais.
Mme SMITH : Je ne sais pas assez d'espagnol pour me faire comprendre.
Mme MARTIN : Je te donnerai les pantoufles de ma belle-mère si tu me donnes le
cercueil de ton mari.
M. SMITH : Je cherche un prêtre monophysite pour le marier avec notre bonne.
M. MARTIN : Le pain est un arbre tandis que le pain est aussi un arbre, et du chêne
naît un chêne, tous les matins à l'aube.
Mme SMITH : Mon oncle vit à la campagne mais ça ne regarde pas la sage-femme.
M. MARTIN : Le papier c'est pour écrire, le chat c'est pour le rat. Le fromage c'est
pour griffer.
Mme SMITH : L'automobile va très vite, mais la cuisinière prépare mieux les plats.
M. SMITH : Ne soyez pas dindons, embrassez plutôt le conspirateur.
M. MARTIN : Charity begins at home.
Mme SMITH : J'attends que l'aqueduc vienne me voir à mon moulin.
M. MARTIN : On peut prouver que le progrès social est bien meilleur avec du sucre.
M. SMITH : À bas le cirage !
À la suite de cette dernière réplique de M. Smith, les autres se taisent un instant,
stupéfaits. On sent qu'il y a un certain énervement. Les coups que frappe la pendule
sont plus nerveux aussi. Les répliques qui suivent doivent être dites, d'abord, sur un
ton glacial, hostile. L'hostilité et l'énervement iront en grandissant. À la fin de cette
scène, les quatre personnages devront se trouver debout, tout près les uns des autres,
criant leurs répliques, levant les poings, prêts à se jeter les uns sur les autres.
M. MARTIN : On ne fait pas briller ses lunettes avec du cirage noir.
Mme SMITH : Oui, mais avec l'argent on peut acheter tout ce qu'on veut.
M. MARTIN : J'aime mieux tuer un lapin que de chanter dans le jardin.
M. SMITH : Kakatoes, kakatoes, kakatoes, kakatoes, kakatoes, kakatoes, kakatoes,
kakatoes, kakatoes, kakatoes.
Mme SMITH : Quelle cacade, quelle cacade, quelle cacade, quelle
cacade, quelle cacade, quelle cacade, quelle cacade, quelle cacade, quelle cacade.
M. MARTIN : Quelle cascade de cacades, quelle cascade de cacades, quelle cascade de
cacades, quelle cascade de cacades, quelle cascade de cacades, quelle cascade de
cacades, quelle cascade de cacades, quelle cascade de cacades.
M. SMITH : Les chiens ont des puces, les chiens ont des puces.
Mme MARTIN : Cactus, coccyx ! cocus ! cocardard ! cochon !
Mme SMITH : Encaqueur, tu nous encaques.
M. MARTIN : J'aime mieux pondre un œuf que voler un bœuf.
Mme MARTIN, ouvrant tout grand la bouche : Ah ! oh ! ah ! oh ! laissez-moi grincer
des dents.
M. SMITH : Caïman !
M. MARTIN : Allons gifler Ulysse.
M. SMITH : Je m'en vais habiter ma Cagna dans mes cacaoyers.
Mme MARTIN : Les cacaoyers des cacaoyères donnent pas des cacahuètes, donnent du
cacao ! Les cacaoyers des cacaoyères donnent pas des cacahuètes, donnent du cacao !
Les cacaoyers des cacaoyères donnent pas des cacahuètes, donnent du cacao.
Mme SMITH : Les souris ont des sourcils, les sourcils n'ont pas de souris.
Mme MARTIN : Touche pas ma babouche !
M. MARTIN : Bouge pas la babouche !
M. SMITH : Touche la mouche, mouche pas la touche.
Mme MARTIN : La mouche bouge.
Mme SMITH : Mouche ta bouche.
M. MARTIN : Mouche le chasse-mouche, mouche le chasse-mouche.
M. SMITH : Escarmoucheur escarmouché !
Mme MARTIN : Scaramouche !
Mme SMITH : Sainte-Nitouche !
M. MARTIN : T'en as une couche !
M. SMITH : Tu m'embouches.
Mme MARTIN : Sainte Nitouche touche ma cartouche.
Mme SMITH : N'y touchez pas, elle est brisée.
M. MARTIN : Sully !
M. SMITH : Prudhomme !
Mme MARTIN, M. SMITH : François.
Mme SMITH, M. MARTIN : Coppée.
Mme MARTIN, M. SMITH : Coppée Sully !
Mme SMITH, M. MARTIN : Prudhomme François.
Mme MARTIN : Espèces de glouglouteurs, espèces de glouglouteuses.
M. MARTIN : Mariette, cul de marmite !
Mme SMITH : Khrishnamourti, Khrishnamourti, Khrishnamourti !
M. SMITH : Le pape dérape ! Le pape n'a pas de soupape. La soupape a un pape.
Mme MARTIN : Bazar, Balzac, Bazaine !
M. MARTIN : Bizarre, beaux-arts, baisers !
M. SMITH : A, e, i, o, u, a, e, i, o, u, a, e, i, o, u, i !
Mme MARTIN : B, c, d, f, g, l, m, n, p, r, s, t, v, w, x, z !
M. MARTIN : De l'ail à l'eau, du lait à l'ail !
Mme SMITH, imitant le train : Teuff, teuff, teuff, teuff, teuff, teuff, teuff, teuff, teuff,
teuff, teuff !
M. SMITH : C'est !
Mme MARTIN : Pas !
M. MARTIN : Par !
Mme SMITH : Là !
M. SMITH : C'est !
Mme MARTIN : Par !
M. MARTIN : I !
Mme SMITH : Ci !
Tous ensemble, au comble de la fureur, hurlent les uns aux oreilles des autres. La
lumière s'est éteinte. Dans l'obscurité on entend sur un rythme de plus en plus
rapide.
TOUS ENSEMBLE : C'est pas par là, c'est par ici, c'est pas par là, c'est par ici, c'est pas
par là, c'est par ici, c'est pas par là, c'est par ici, c'est pas par là, c'est par ici, c'est pas
par là, c'est par ici !
Les paroles cessent brusquement. De nouveau, lumière. M. et Mme Martin sont
assis comme les Smith au début de la pièce. La pièce recommence avec les Martin,
qui disent exactement les répliques des Smith dans la première scène, tandis que le
rideau se ferme doucement.
RIDEAU
Scènes IX - X - XI lues par Eugène Ionesco.